Je viens de refermer le dernier Franck Thilliez, L’autre moi, et je dois avouer que l’expérience a été pour le moins… éprouvante mais pas du tout négative. Si vous cherchez un thriller linéaire, passez votre chemin. Ici, Thilliez nous plonge dans une architecture mentale complexe où la frontière entre le rêve lucide et la réalité est si ténue qu’elle finit par se briser.

Un démarrage en apnée
Le début a été rude. J’ai dû m’accrocher pour ne pas me perdre entre des personnages qui semblaient n’avoir aucun atome crochu. Thilliez nous malmène avec ces sauts constants entre des scènes oniriques angoissantes et une réalité qui ne l’est pas moins. Mais persévérez : une fois le premier tiers passé, le livre se transforme en un véritable « page-turner » dont il est impossible de s’extirper.
Longepin : Le Village de toutes les angoisses
Le décor principal, le centre de recherche de Longepin, est une réussite totale en termes d’ambiance. On se croirait projeté dans la série culte Le Prisonnier. C’est un lieu hors du temps, niché au cœur de la forêt de la Grande Chartreuse, où la sécurité est discrète mais si omniprésente qu’elle en devient étouffante. Entre le couvre-feu imposé par des volets métalliques qui se baissent automatiquement à 21h et la surveillance constante par caméras, le malaise vécu par Sibylle et les autres résidents devient rapidement contagieux pour le lecteur.
Vic : La brutalité au service de la vérité
Parmi la galerie de personnages, Vic Altran, ce flic à la dérive, hanté par un divorce imminent et une solitude pesante, est d’une humanité brute. Son hypermnésie — cette incapacité neurologique d’oublier le moindre détail, même le plus insignifiant — est à la fois son génie et sa malédiction. Vic n’hésite pas à franchir la ligne rouge, allant jusqu’à la torture psychologique et physique pour arracher des aveux à Marie-Paule Courvier. On s’attache pourtant à ce personnage « borderline » dont la quête de justice semble être l’unique bouée de sauvetage au milieu du chaos.
La mécanique implacable de la mémoire
Le cœur du roman réside dans sa description fascinante de la mécanique de la mémoire. Thilliez explore des concepts terrifiants : l’effacement de souvenirs, la réintroduction de fragments biographiques inventés et la reconstruction faciale radicale pour créer des identités de toutes pièces. Le « Veilleur », cette entité qui semble assassiner les victimes dans leurs rêves avant que la mort ne survienne dans la réalité, est une métaphore puissante des traumatismes enfouis qui finissent toujours par remonter à la surface.
Un bémol sur le final ?
Si je devais émettre une critique, ce serait sur l’explication finale. Après une telle montée en tension, le dénouement m’a semblé un peu trop rapide, presque précipité au regard de la complexité des enjeux soulevés durant 400 pages.
Mais « L’Autre Moi » de Franck Thilliez est un formidable voyage aller simple vers les ténèbres de l’esprit. Franck Thilliez confirme qu’il est le maître pour tisser des intrigues alambiquées où l’on finit, comme les personnages, par se demander : et si tout ceci n’était qu’un rêve ?

Franck Thilliez
Fleuve Éditions
