De Socrate à TikTok : pourquoi la société contemporaine ne sait plus dialoguer

Dimanche soir, fin de week-end. Quel meilleur moment pour écouter un podcast de philosophie. Dans mon flux Flipboard, un titre m’interpelle : « Sait-on encore dialoguer ? ». Pour moi, la réponse est déjà pliée, et elle est négative. Nous vivons une époque d’affrontements stériles où l’espace public est si fracturé que le simple concept de discussion semble appartenir au passé. Pourtant, au-delà de mon pessimisme, le sujet me passionne. Je voulais comprendre comment nous en sommes arrivés là. C’est avec cette envie de décortiquer notre impasse que je me suis plongé dans ce débat de L’Esprit Public sur France Culture, animé par Astrid de Villaines.

Image par Gerd Altmann de Pixabay

Autour de la table, quatre intellectuels : la psychanalyste et philosophe Elsa Godart, l’historien Christophe de Voogd, la sociologue Eva Illouz et l’islamologue Rachid Benzine. Et si l’état des lieux s’est révélé d’une lucidité implacable, certaines interventions ont réussi ce que j’espérais secrètement : me bousculer et ouvrir la porte à une lueur d’espoir.

Qu’est-ce que le dialogue ? Les définitions des experts

Avant de chercher à savoir si le dialogue est mort, encore faut-il s’entendre sur ce qu’il signifie. Les invités ont brillamment rappelé que le dialogue n’est ni une simple conversation, ni un match de persuasion.

  • Pour Elsa Godart, il faut revenir au sens grec, dialogos : être traversé par le logos (la parole rationnelle). Le dialogue socratique présuppose que tout être humain est doué de raison. C’est une méthode exigeante, vivante et charnelle, qui demande de l’humilité : accepter son ignorance pour co-construire une vérité. C’est pas gagné !
  • Rachid Benzine pousse cette idée plus loin en définissant le dialogue comme un mouvement et un risque. Dialoguer, c’est accepter le risque d’être modifié par la parole de l’autre, d’accepter de voyager vers l’autre rive. Cela demande des convictions solides, mais immédiatement accompagnées d’un retour critique sur soi.
  • Eva Illouz pose une distinction essentielle : le dialogue s’oppose historiquement au silence imposé par les hiérarchies, mais aussi à la persuasion, qui est l’art linguistique de la victoire asymétrique. Dans un vrai dialogue, l’issue n’est jamais connue à l’avance.
  • Christophe de Voogd rappelle enfin une condition préalable fondamentale : pour qu’il y ait dialogue, il faut un monde commun (intellectuel, moral ou social). Dès lors que l’on refuse l’effort commun vers la vérité, le dialogue s’interrompt (à l’image du personnage de Calliclès dans le Gorgias de Platon, qui finit par dire « cause toujours »).

Les réseaux sociaux et la parole politique : les nouveaux visages du blocage

Pourquoi le dialogue semble-t-il alors si rouillé aujourd’hui ? Le podcast met en lumière deux coupables majeurs : la mutation technologique et la transformation du discours politique.

D’une part, les réseaux sociaux (en particulier X ou TikTok) ont balayé la temporalité et la distance nécessaires à la rationalité. Comme le souligne Elsa Godart, nous sommes passés du mot à une « société de l’image conversationnelle », dictée par l’immédiateté et les affects. Rachid Benzine rappelle une réalité physique : l’écran supprime le visage et le corps. L’individu devient une « marque » algorithmique qui performe et se montre, mais qui refuse d’être transformée par l’altérité. De plus, l’anonymat libère l’agressivité : Christophe de Voogd note très justement que moins la personne est identifiée, plus elle est insultante. Il reste cependant possible de dialoguer sur les réseaux sociaux à la conditions de bien choisir ces interlocuteurs.

D’autre part, la nature même du débat politique a changé. Eva Illouz théorise un phénomène frappant : la moralisation de la politique. Aujourd’hui, l’opinion est devenue une identité. Or, si un conflit d’intérêts se négocie, un conflit de valeurs ou d’identités ne se négocie pas. Les positions s’absolutisent. L’adversaire n’est plus vu comme quelqu’un qui se trompe, mais comme l’incarnation du « Mal ». On assiste à l’avènement de la « génération offensée » (Christophe de Voogd) : toute critique d’une opinion est vécue comme une offense personnelle, une attaque sur ce que l’on est et non sur ce que l’on pense.

La démocratie en danger : un salut est-il encore possible ?

Le constat est lourd : si la démocratie est, par nature, une conversation continue entre les citoyens, alors l’absence de dialogue met nos institutions directement en péril. Quand la rationalité s’effondre au profit de l’angoisse et des affects, la pensée est bloquée, ouvrant la voie à des mécanismes de domination.

Alors, faut-il désespérer ? Mon pessimisme naturel a trouvé quelques motifs de résistance dans ce tour de table.

Le salut ne viendra pas d’une solution magique des dirigeants, mais d’une réhabilitation des structures de médiation. Rachid Benzine a insisté sur le rôle crucial des institutions, des syndicats et des associations. Ce sont des lieux de « gymnastique du dialogue » où l’on apprend à honorer le conflit sans sombrer dans la violence, en acceptant de se rencontrer physiquement.

Une autre clé réside dans notre capacité à redéfinir nos appartenances. En s’appuyant sur Amin Maalouf (Les Identités meurtrières), Christophe de Voogd rappelle que nos identités sont personnelles, mais au croisement d’appartenances multiples (familiales, culturelles, philosophiques). Si nos dirigeants et notre système éducatif parviennent à mettre l’accent sur ce que nous partageons — ne serait-ce que l’appartenance à la rationalité et à l’humanité —, nous pourrons dégager ce « minimum de consensus ».

Enfin, Elsa Godart rappelle l’urgence d’une éducation à la rationalité et la nécessité de recréer des « tiers-lieux » (comme les Maisons de la parole) pour réapprendre la vertu de l’ignorance constructive.

Le dialogue est un choix démocratique exigeant. Il ne s’agit pas d’être d’accord sur tout, mais, comme le résume magnifiquement Christophe de Voogd, de réussir au moins à trouver « un accord sur le désaccord ». C’est déjà un immense premier pas.

Vous pouvez aussi vous rendre sur le site ou l’app de Radio France pour écouter l’émission.

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