« N’appartenir à personne, c’est ne devenir personne » : L’art subtil du lien selon Boris Cyrulnik

En regardant C à vous sur France 5, j’ai écouté avec attention Boris Cyrulnik, le sage d’entre les sages, qui offre sa vision tranquille mais réaliste de l’humanité. À ses côtés, Frédéric Lopez, l’animateur ultra-sensible d’Un Dimanche à la campagne, explique qu’il a été bouleversé par la lecture du livre du psychiatre : Les nourritures affectives. Il n’en fallait pas plus pour que je me plonge dans la lecture de ce livre paru en 1993.

Image par xeniakenakis de Pixabay

Dans une époque qui valorise à outrance l’individualisme, l’autonomie absolue et la performance en solo, une phrase du neuropsychiatre Boris Cyrulnik résonne comme un rappel fondamental : « N’appartenir à personne, c’est ne devenir personne. » Tirée du livre Les Nourritures affectives, cette formule pose une vérité biologique et psychologique brute : l’être humain ne peut pas se construire dans le vide. Pour dire « Je », il a viscéralement besoin d’un « Nous ».

Mais comment ce besoin d’appartenance façonne-t-il notre identité ? Et de quelle manière nos premières empreintes affectives nous poursuivent-elles tout au long de notre vie ? Plongée au cœur de notre architecture affective.

1. La filiation comme boussole : pourquoi nous avons besoin d’un ancrage

Pour Boris Cyrulnik, l’identité humaine n’est pas une donnée magique avec laquelle nous naissons ; elle se tisse dans la rencontre. Dès les premiers mois de sa vie, un enfant construit ses repères en s’arrimant à un groupe, à une histoire familiale, à une culture.

L’appartenance remplit une fonction psychologique essentielle : elle structure le temps. Savoir d’où l’on vient (la filiation) permet de comprendre où l’on se situe aujourd’hui (l’existence) pour pouvoir enfin imaginer où l’on va (le projet de vie). Sans ce fil conducteur, notre esprit flotte dans un présent perpétuel et angoissant. L’attachement à des figures de référence (parents, tuteurs, communauté) fonctionne comme une base de sécurité. C’est précisément parce que l’on sait à qui l’on appartient que l’on trouve la force d’explorer le monde et de devenir soi-même.

2. Les pathologies du vide : le « rêve de Magritte » et l’absence de repères

Que se passe-t-il lorsque ce sentiment d’appartenance fait défaut ? Cyrulnik a longuement étudié les enfants privés de structure familiale, abandonnés ou victimes de graves carences affectives. Sans ce miroir que tend le groupe, l’identité s’effrite.

L’auteur utilise une image saisissante pour décrire la souffrance de ces enfants : le rêve de Magritte. En référence aux tableaux du peintre surréaliste où les personnages ont un espace vide à la place des traits, les enfants privés de récit familial s’imaginent souvent leurs parents biologiques avec un trou béant au milieu du visage.

N’appartenant à aucun récit, ils souffrent d’une désorganisation temporelle et d’un flou identitaire chronique. Ne sachant pas à qui ils ressemblent, ils peinent à savoir qui ils sont. C’est la preuve clinique que le manque de « nourritures affectives » atrophie le développement psychique tout autant que le manque de calories affame le corps.

3. Le piège de la « pléthore affective » : quand le lien devient une prison dorée

C’est ici que la pensée de Cyrulnik devient particulièrement nuancée. Si le vide affectif est une tragédie, l’excès inverse comporte lui aussi ses dangers. C’est ce qu’il nomme la pléthore affective.

Imaginez une relation exclusive, fusionnelle, où l’enfant est totalement enveloppé par une figure maternelle protectrice, sans qu’aucun tiers (un père, un proche, l’école ou la société) ne vienne s’interposer. Ce cocon, qui semble paradisiaque au premier abord, se transforme rapidement en une « délicieuse prison ».

  • Le paradoxe de la surprotection : Pour grandir, l’enfant doit impérativement faire l’expérience de la séparation et de la frustration modérée. C’est la rupture de rythme qui éveille la conscience.
  • La violence comme issue : Si le milieu familial est trop étouffant, si l’appartenance devient une obligation de fusion totale, l’enfant n’a plus d’espace pour respirer. Cyrulnik explique que, dans ces configurations, l’adolescent n’a parfois d’autre choix que de recourir à la crise, à la haine ou à la violence apparente pour réussir à fracturer ce cocon et conquérir son autonomie.

4. L’effet palimpseste : quand les premières traces ressurgissent face au vide

Ces premières empreintes du lien, qu’elles soient faites de manque ou d’excès, ne s’effacent jamais tout à fait. Elles s’inscrivent dans ce que Cyrulnik nomme l’effet palimpseste, en écho à une intuition de Charles Baudelaire. Un palimpseste désigne ces parchemins anciens que les moines grattaient pour y superposer de nouveaux textes : nos couches d’expériences s’accumulent ainsi au fil des ans, recouvrant d’oubli les écrits originels.

Cependant, lorsque notre arrimage au présent vacille sous le coup de la vieillesse, de la solitude ou d’un traumatisme, le contrôle conscient s’estompe et la trace d’origine refait surface. Cet effet s’oppose radicalement au récit : là où le récit est une reconstruction tardive, adaptative et réarrangée pour donner un sens tolérable à notre vie, le palimpseste est une résurgence brute, involontaire et parfois douloureuse de l’émotion passée, qui vient littéralement s’infiltrer et se superposer à notre perception du présent.

Le message de Boris Cyrulnik dans Les Nourritures affectives est une invitation à l’équilibre. Nous sommes des êtres de relation : refuser toute appartenance par peur de la dépendance nous condamne à l’errance identitaire. À l’inverse, s’aliéner dans un groupe ou une relation exclusive nous prive de notre liberté individuelle.

Le défi d’une vie réussie et d’une éducation réussie réside dans cet entre-deux subtil : construire des liens assez solides pour nous sécuriser, mais assez souples pour nous laisser partir, tout en sachant que l’encre de nos premières années restera à jamais gravée au fond de notre mémoire.

Boris Cyrulnik

Les Nourritures affectives

Éditions Odile Jacob

Comments

No comments yet. Why don’t you start the discussion?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *