
Je viens de terminer le premier tome de la fresque d’Antonio Scurati, M, l’enfant du siècle. Ce n’est pas une simple lecture, c’est une traversée de l’acier et du sang. Le livre nous plonge dans une Italie à l’agonie, couvrant les années 1919 à 1925.
Il s’ouvre sur la fondation des Faisceaux de combat à Milan en mars 1919 et s’achève sur le discours du 3 janvier 1925, où Mussolini assume la responsabilité de l’assassinat du député Matteotti, marquant le début officiel de la dictature.
La violence comme seul programme

Ce qui saute aux yeux, c’est la brutalité inouïe de l’immédiat après-guerre. Scurati décrit une société où la violence devient le langage politique par excellence. Le mouvement fasciste, porté par les Arditi (troupes de choc), n’a pas gagné par les idées, mais par des raids punitifs méthodiques, des passages à tabac et l’intimidation. C’est une mise au pas physique de tout un pays.
Le paradoxe du pouvoir : comment un « petit » parti a tout raflé
C’est l’un des points les plus frappants : au Parlement, les socialistes sont puissants, portés par le souffle de la Révolution russe et la victoire bolchevique. Et pourtant, le minuscule parti fasciste parvient à s’emparer du pouvoir. Comment ? Par un mélange subtil de terreur de rue et d’alliances politiques « fantoches » avec la vieille garde libérale (comme Giolitti), qui pensait pouvoir « apprivoiser » Mussolini avant d’être dévorée par lui.
Mussolini, le stratège de l’encre
On y découvre un Mussolini avant tout rédacteur en chef. Avant d’être le Duce, il dirige Il Popolo d’Italia. C’est là que l’on comprend le pouvoir démesuré de la presse à l’époque : Mussolini ne commande pas seulement des troupes, il façonne le récit national, utilise l’information comme une arme et crée sa propre légende en direct.
L’épisode de Fiume : le laboratoire du fascisme

Grâce à Scurati, j’ai découvert l’aventure de Fiume (1919) menée par le poète-soldat Gabriele d’Annunzio. Cette occupation quasi théâtrale d’une ville par des légionnaires rebelles a été le véritable laboratoire esthétique et politique du fascisme : les discours au balcon, les slogans et le culte du chef y sont nés, bien avant d’être repris à Rome.
Verdict : Ardu, mais magistral
La lecture est exigeante. La densité est telle qu’on se perd parfois dans la multitude de noms et de factions. Mais c’est cette précision qui rend l’ascension du fascisme si réelle et si terrifiante. C’est un livre nécessaire, une œuvre monumentale que je conseille vivement, même si je dois maintenant m’accorder une pause. Après une telle immersion dans cette noirceur historique, j’ai besoin d’un peu de légèreté avant d’attaquer les tomes suivants.

Antonio Scurati
Traduit de l’italien par Nathalie Bauer
Collection Proche
