Avec Les Diables de Beausanges, Victor Guilbert signe un polar provincial aussi atypique que réjouissant, où le roman noir flirte sans cesse avec l’absurde, le drame intime et l’ironie mordante. Délaissant les conventions du thriller clinique, l’auteur installe son intrigue dans un décor de fin du monde miniature : la bourgade fictive de Beausanges, en plein cœur de la diagonale du vide.

Bienvenue à Beausanges : le théâtre de l’absurde
D’ordinaire, Beausanges est une commune provinciale sans histoire. Mais voilà que depuis trois semaines, une anomalie climatique d’allure amazonienne frappe la ville : un ciel de plomb sans soleil, une moiteur étouffante… et une pluie de grenouilles taureaux (ou ouaouarons) qui ont pris possession des rues, des jardins, des moteurs de bagnoles et des caniveaux.
C’est dans ce pandémonium gluant qu’un cadavre fait son apparition : Ashley d’Ambricourt, lycéenne délurée, fascinante et rejetée, est retrouvée morte à la cime d’un épicéa, la tête enveloppée d’un sac en plastique et le bras brisé net. Une mise en scène rituelle, grotesque et glaciale, qui fait écho à un meurtre étrangement similaire commis sept ans plus tôt à Shanghai.
Au milieu, le commissariat local prend l’eau au sens propre comme au figuré. Faute de locaux décents, l’état-major s’est replié dans un bar de chasse sans nom pour siroter de la Chérubinouze. On y croise le capitaine Barthélémy Féroce, charismatique flic au bout du rouleau, qui gobe des gélules multicolores pour repousser l’inéluctable, sa fidèle lieutenante Bérénice, gauchère rétive rongée par des crampes menstruelles assassines, et Omar Redouté, enquêteur réunionnais père de famille pressé de raccrocher.
Stanislas Plantevin : l’étincelle comique
L’un des plus grands délices du roman réside dans l’irruption de Stanislas Plantevin, émissaire du ministère de l’Intérieur parachuté depuis Paris. Engoncé dans son costume et armé de son sens de la formule, Stanislas débarque avec Simon, un lévrier amputé des pattes avant qui court debout comme un kangourou, et Garfunkel, une grenouille taureau apprivoisée qui voyage sur le museau du chien.
Le duo Simon & Garfunkel forme un contrepoint comique irrésistible au milieu du sordide. À travers le personnage de Stanislas, premier de la classe étouffé par le carcan de la haute bourgeoisie, Guilbert injecte un humour d’esprit, tout en décalage, qui allège constamment la gravité des révélations.
Mais que viennent faire toutes ces grenouilles ?
Loin du simple gadget folklorique, l’invasion des batraciens constitue le véritable cœur symbolique du récit. On peut y lire plusieurs strates de sens cachés :
- La deuxième plaie d’Égypte et le miroir moral : Dans le récit biblique de l’Exode, la pluie de grenouilles s’abat sur une communauté dont le cœur est endurci. À Beausanges, les batraciens cannibales et charognards ne font que renvoyer aux habitants leur propre reflet. Cette faune grouillante incarne la pourriture morale d’une communauté où tout le monde espionne, médit, jalouse, trompe son conjoint ou se réjouit du malheur d’autrui. Les grenouilles goûtent le sang de leurs congénères écrasées exactement comme les Beausangeois se repaissent de la mort d’Ashley.
- La métaphore des corps étrangers et du déni : L’espèce invasive (le ouaouaron venu d’ailleurs) illustre la gangrène qui s’installe lorsqu’un écosystème refuse de regarder ses vérités en face. Les grenouilles ne provoquent pas la ruine de Beausanges : elles en sont le révélateur. À force de tout enfouir sous le vernis des apparences, la crasse finit par déborder des égouts et coasser sous les lits.
- La voix des secrets étouffés : Le coassement continu et assourdissant des grenouilles sert d’abord de masque aux bruits inavouables (ébats en forêt, maltraitances, paniques). Mais quand le tonnerre ou un coup de feu éclate, le silence subit devient insoutenable. Le chant des grenouilles est le bruit de fond que la ville s’invente pour ne pas entendre le cri de ses propres failles.
Une comédie de mœurs féroce sous le fard du polar
Derrière la mécanique très bien huilée du polar qui mêle fausses pistes, secrets d’alcôve, liens troubles entre ados cabossés et parents défaillants, Victor Guilbert dresse surtout le portrait d’une société en décomposition. L’assureur Serge Vaxelaire, archétype du faux mou persuadé d’avoir commis le « crime parfait » pour échapper à son statut de raté, est à ce titre une figure tragicomique remarquable.
Le livre capture avec brio cette sensation d’urgence propre à notre époque : celle d’un monde où les services publics s’effondrent, où le climat s’emballe, et où l’humain préfère s’entre-déchirer ou écraser des grenouilles plutôt que d’affronter sa propre vulnérabilité.
Un roman noir délicieusement piquant, porté par un sens aigu du dialogue, une mélancolie pudique et une galerie de personnages formidablement imparfaits.

Victor Guilbert
Flammarion
