Il y a des livres dont l’approche est intimidante pour les chroniquer. Quand on côtoie un auteur depuis près de deux décennies dans les couloirs et qu’on connaît l’immense talent du passeur, celui qui, dans Hep Taxi ! ou aux commandes d’Entrez sans frapper, possède ce don rare de vous faire aimer une œuvre en trois phrases, ouvrir son propre roman impose une forme d’humilité. On se sent un peu petit. Pourtant, face à Je suis né dans la tempête, la réserve professionnelle s’efface d’emblée pour laisser place au vertige de la lecture.

Après avoir exploré les failles de la jeunesse cabossée dans Les Dragons, Jérôme Colin creuse ici un sillon d’une lucidité féroce. Ce nouveau roman dresse un état des lieux sans fard de notre époque sous perfusion numérique, coincée entre l’omniprésence des algorithmes, l’avènement sidérant de l’intelligence artificielle et la détresse silencieuse d’une génération née un écran entre les mains.
Le jour où Steve Jobs a tué le silence
Le roman s’ouvre sur un double acte de naissance le 9 janvier 2007 : Steve Jobs présente l’iPhone à San Francisco, tandis qu’à des milliers de kilomètres de là, le narrateur, Valério, naît sur la banquette arrière d’une Alfa Romeo. Le ton est donné, implacable : « L’un allait changer le monde. L’autre en payer le prix ».
À travers l’enfance de Valério dans une cité ouvrière bordée par son terril et la figure maternelle de Lucia, caissière puis « problem solver » épuisée dans un hangar logistique, le récit avance en parallèle avec une chronologie documentée de notre emballement technologique. Les chapitres égrènent les années et les jalons de notre dépossession collective : l’explosion de Facebook, les vidéos en accéléré, la captologie, la boîte de Skinner appliquée à nos pouces qui scrollent et, finalement, les conversations vertigineuses avec une IA générative.
Jérome Colin dissèque avec une grande justesse ce passage d’un monde d’ancrage à un monde de flux où l’adolescence ne se vit plus dehors, mais enfermée entre quatre murs, connectée en permanence mais désespérément coupée du réel.
Bernard, ou le pari de « l’école de l’incertain »
Au cœur de cette traversée scolaire et intime surgit Bernard, professeur atypique en pull de laine rêche, ancien imprimeur reconverti avec sa licence de philosophie en poche. C’est lui qui nomme le mal et qui tente d’enseigner à ses élèves « l’école de l’incertain » : comprendre que l’être humain est biologiquement, affectivement et cognitivement lent, alors que le décor économique et technologique exige une cadence inhumaine.
Le personnage rappelle ces enseignants hors normes qu’on a tous croisés un jour, capables de bousculer les programmes rigides pour s’adresser directement à ce qui tremble en nous.
Si le procédé narratif manque parfois un peu de subtilité, l’auteur chargeant peut-être un peu trop lourdement la barque didactique en concentrant la totalité de l’analyse sociologique et philosophique dans les tirades de ce seul enseignant, la puissance du propos emporte tout. Bernard rappelle une vérité que la marche folle de notre siècle cherche à gommer : « Ce n’est pas la vitesse qu’on aime, c’est l’accélération », parce qu’elle promet un mouvement perpétuel pour nous éviter d’affronter le vide.
Le sanctuaire des Pouilles : la grâce du temps retrouvé
Face à ce tableau presque apocalyptique de nos existences synchronisées par la Silicon Valley, le roman ne sombre pas dans le nihilisme. Le contrechamp lumineux et salvateur réside dans la terre natale de la mère de Valério, dans les Pouilles.
Les pages consacrées à la découverte du sud de l’Italie par le jeune garçon comptent parmi les plus belles écrites par Jérôme Colin. Loin du rythme frénétique de l’entrepôt et des notifications push, il y a la vallée d’Itria, les trulli aux pierres empilées sans mortier, la terre rouge, les oliviers millénaires et cette lumière cuivrée de dix-neuf heures qui semble tout pardonner. C’est là que s’expérimente la pennichella, ce moment sacré du milieu du jour où le monde s’arrête simplement d’exiger.
Ce « royaume de la lenteur » devient pour Valério l’antidote indispensable. Une enclave où la matière reprend ses droits sur l’immatériel, où tremper un morceau de pain dans l’huile et le sel relève d’une communion plus forte que n’importe quelle récompense algorithmique. C’est l’endroit où l’on réapprend à respirer à côté d’un autre être vivant sans chercher à aller plus vite.
Je suis né dans la tempête est un cri d’alarme poignant sur la capture de nos attentions et la souffrance muette des adolescents contemporains. Mais c’est aussi, et surtout, un texte d’une profonde tendresse qui rappelle qu’il nous reste toujours la liberté de débrancher pour aller chercher, quelque part, ce coin d’ombre où la vitesse n’entre pas.

Jérome Colin
Allary Éditions
