Porté par un emballement critique international, recommandé par Dua Lipa sur son club de lecture Service95 et adoubé par une icône comme Patti Smith, le jeune auteur suisse Nelio Biedermann signe avec Lázár (éditions Belfond) l’un des objets littéraires les plus commentés du moment. Une traversée crépusculaire du XXe siècle vue à travers les yeux d’une aristocratie hongroise en déliquescence, dont l’étrangeté stylistique séduit autant qu’elle laisse une persistante impression d’inachevé.

Une aristocratie emmurée dans son déni
Il y a toujours un vertige particulier à observer la grande Histoire non pas depuis ses tranchées ou ses tribunes révolutionnaires, mais depuis les salons feutrés de ceux qui refusent d’en entendre le fracas. Dans Lázár, Nelio Biedermann suit sur plusieurs décennies le déclin de la dynastie des barons von Lázár. De l’agonie feutrée de l’Empire austro-hongrois aux expropriations staliniennes, en passant par les carnages des deux guerres mondiales, le siècle déferle sur la Hongrie. Pourtant, au cœur du domaine familial, le temps semble obéir à une autre physique.
L’intérêt majeur du roman réside dans cette peinture grinçante d’une caste spectatrice, presque anesthésiée. Chez les Lázár, on ne fait pas l’Histoire, on la subit avec une passivité confinant à la léthargie. Face aux séismes politiques et moraux, les personnages opposent une carapace d’étiquette, une obsession maniaque du protocole et un art consommé du refoulement.
Cette cécité morale culmine dans l’effroyable contraste entre les générations : tandis que le père, Lajos, camoufle sous des « questions organisationnelles » sa complicité directe dans la ghettoïsation et la déportation des Juifs de sa région, son fils Pista grandit dans un cocon ouaté, incapable de concevoir le drame collectif. Même face aux décombres de Budapest au sortir du conflit, le jeune homme met un temps infini à admettre que Matilda, silhouette idéalisée de ses émois adolescents, a tout simplement été broyée par la mécanique de la Shoah. Le réel ne pénètre chez les Lázár que par effraction : plus tard, lors de la collectivisation soviétique, ces châtelains déchus devront apprendre la morsure de la boue dans les rizières, réduits à avaler littéralement leurs bagues pour sauver les derniers oripeaux de leur grandeur.
Le verre, l’ombre et le silence : les motifs souterrains
Sous le vernis de la fresque historique classique se déploie un réseau d’obsessions formelles qui tirent le texte vers un conte halluciné ou une allégorie clinique.
Le premier motif obsédant est celui de la translucidité et de la chair. Dès l’ouverture, l’enfant Lajos naît avec une peau transparente laissant deviner ses organes. Ce corps de verre, que la lumière menace et que l’on dissimule, incarne la fragilité biologique d’une lignée condamnée, incapable de maintenir l’illusion de sa superbe. Chez les Lázár, le corps est un réceptacle encombrant dont on a honte, un lieu de pourriture intime, de violences tues et de dérèglements secrets.
Le second fil invisible est le dialogue constant avec l’ombre et la forêt. La forêt qui borde le domaine n’est pas un simple décor bucolique ; elle agit comme un estomac mythologique, un trou noir qui engloutit les aïeux et renvoie la folie. Pista ne converse pas avec les vivants mais avec les ombres. Les personnages errent comme des spectres dans des couloirs trop vastes, hantés par des doubles, des voix captives derrière les cloisons ou des ancêtres figés sur des toiles à l’huile.
Enfin, le roman est une méditation aiguë sur le silence comme pacte familial. Le dicton fétiche de Lajos « La parole est d’argent, le silence est d’or » résume à lui seul la stratégie de survie de cette aristocratie : gommer les morts honteuses dans le registre généalogique, enfouir les humiliations, avaler les secrets comme on avale une chevalière d’or.
Une fresque puissante mais au goût de condensé
Si la tonalité séduit par son alliance d’ironie mordante et de réalisme magique, l’expérience globale laisse sur sa faim. À trop vouloir dynamiter la lenteur des grandes sagas du siècle dernier, Biedermann resserre excessivement son récit.
Le roman avance par ellipses abruptes, juxtaposant des tableaux miniatures fulgurants au détriment de l’épaisseur narrative. Certains carrefours tragiques ou dilemmes moraux majeurs sont expédiés en deux paragraphes, donnant par moments la troublante impression de lire un sommaire de luxe, une version condensée d’un grand livre qui aurait mérité de déployer son souffle sur plusieurs centaines de pages supplémentaires.
Lázár demeure un objet littéraire singulier, une auscultation fascinante de la décadence centre-européenne, mais une œuvre qui tient davantage de l’épure brillante que du grand roman total.

Nelio Biedermann
Belfond
