
Rayé des catalogues de streaming mais miraculeusement préservé sur Bandcamp, l’unique album des Belges de Vlot Voor Uit est une comète brute du rock des années 90. Entre textes poignants, premières parties légendaires et liberté polyglotte, plongée dans une œuvre méconnue qui n’a rien perdu de sa superbe.
Il arrive que l’histoire du rock enterre un peu vite ses plus francs-tireurs. À l’heure où les algorithmes dictent l’écrasante majorité de nos écoutes, certaines perles restent coincées dans une faille temporelle : introuvables sur Spotify ou Deezer, elles continuent pourtant de hanter ceux qui ont eu la chance de croiser leur route. C’est exactement le cas du premier et unique album éponyme de Vlot Voor Uit, sorti le 1er septembre 1992 et aujourd’hui précieusement conservé sur Bandcamp.
À l’époque, la formation, portée par Phil B (chant, guitare), Mich B (guitares, harmonica), Didier Leemans (basse) et Erik Volcansek (batterie), a écumé les clubs lors d’une centaine de concerts incendiaires. Une présence scénique abrasive qui les a vus assurer les premières parties de géants de l’underground comme Les Thugs, La Muerte, Godflesh ou Giant Sand. Leur singularité ? Un punk-rock polyglotte et sans frontières, balancé avec la même fougue en anglais, espagnol, polonais, français, allemand ou turc.
Focus sur 4 titres cultes exhumés de l’album
L’écoute intégrale révèle bien plus qu’une simple décharge d’adrénaline : la plume de Phil B y déploie une sensibilité sociale et poétique acérée.
1. « Lift My Glass » : la fraternité face à l’injustice
Enrichi de l’accordéon de Christophe Morisset, ce morceau prend des allures de toast crépusculaire. Loin du nihilisme facile, le chant y transforme l’impuissance en un geste de solidarité viscérale avec les opprimés du monde entier, de Santiago à la Chine :
« And there’s nothing I can do except lift my glass
To the ones I’ll never know
Cheer their new-born ghosts
With words they’ve never heard »
2. « Climbing » : l’errance nocturne et la lucidité du comptoir
Dans un décor de bar enfumé où la sciure tapisse le sol, ce texte ciselé capte le vertige existentiel du quotidien. La métaphore de la mouche sur le zinc et l’aspiration à dépasser « les collines de la raison » posent un constat poignant sur la brièveté du passage humain :
« A fly crawled on the saw-dusted bar / The moon was black / The night-creepers were on the move […]
Climbing
So many questions, so little answers
Years to fill a life and a page to describe them. »
3. « Where Was This Station » : la solitude urbaine en décalage
Avec une grande précision narrative, le titre capture le sentiment d’aliénation au cœur d’une gare. L’observation d’une agente d’entretien — rouage invisible mais indispensable d’une immense machinerie — y résonne avec la peur intime du contact humain et ces distances de sécurité que chacun s’impose :
« There was this woman cleaning the floor / I thought I knew her movements / Her small labour was a part of the big machine […]
They didn’t know each other / Just one meter between them, not much / A safe distance »
4. « Quiet Island » : la métaphore du corbeau noir
Plus onirique et introspectif, ce titre conte une échappée guidée par un corbeau mystique vers une île du silence et des âmes disparues. Une fable mélancolique sur la fatigue d’un monde malade et l’apprentissage du silence, avant un retour amer à la réalité :
« My heart had learned to speak and my mouth had learned to shut
And one day, I don’t know why, they said “Good bye, see you later”
And I woke up in my heavy body, wondering what had happened… »
La flamme est toujours vive : Baïki dégaine « KosmoX »
Si Vlot Voor Uit s’est séparé en 1997, la voix et l’esprit corrosif de Phil B n’ont pas disparu des radars. L’artiste continue aujourd’hui son parcours sous le nom de Baïki, prouvant avec éclat que l’urgence du propos n’a rien perdu de sa force.
Accompagné d’un clip particulièrement soigné, son single « KosmoX » prend la forme d’une satire explosive déguisée en odyssée de science-fiction. Plutôt que de fantasmer l’espace comme un refuge salvateur, Baïki s’en sert comme d’un miroir impitoyable de nos travers : expansionnisme prédateur, consumérisme et besoin compulsif de désigner un ennemi commun. Porté par des guitares tranchantes et une rythmique martelée avec vigueur, le morceau fait mouche grâce à une diction théâtrale et mordante qui rappelle combien la verve du rock alternatif belge reste indispensable.
