« C’était ça ou mourir » de Thélyson Orélien : du coup de cœur littéraire à l’impasse éthique

Mise à jour — L’affaire : entre psychose algorithmique et plagiat avéré

Depuis la publication de cette chronique, le roman de Thélyson Orélien s’est retrouvé au cœur d’une tempête médiatique et littéraire dont il se serait bien passé.

Tout est parti d’une analyse via le détecteur Pangram, accusant l’auteur d’avoir généré son texte à l’aide de l’intelligence artificielle. Une accusation aussitôt démentie par l’écrivain et rapidement relativisée par plusieurs de ses pairs : en soumettant leurs propres ouvrages écrits bien avant l’essor de l’IA à ces mêmes , nombre d’entre eux ont obtenu des scores d’« artificialité » comparables. Ce qui ne fait que rappeler une réalité dérangeante : ces outils se nourrissent de la littérature existante pour calibrer leur norme, créant des faux positifs en série et alimentant une forme de paranoïa technologique.

Mais l’affaire a pris un tournant bien plus sérieux avec les révélations du journal La Presse, pointant cette fois des similitudes textuelles directes et de lourds soupçons de plagiat. Face à des concordances difficilement contestables, la sanction ne s’est pas fait attendre : suspension de la tournée promotionnelle par l’éditeur et radiation immédiate de la première sélection de l’Académie Goncourt.

Reste une interrogation de fond : un texte assisté par l’IA peut-il néanmoins faire œuvre littéraire ? Car au-delà du scandale, C’était ça ou mourir demeure un texte fort et percutant. Mais ici, le débat a quitté le terrain de la qualité intrinsèque du texte pour entrer de plein fouet dans celui de l’éthique, de la paternité de l’œuvre et de la confiance brisée avec le lecteur.

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Voici la chronique telle qu’écrite lors de ma première lecture.

Partir n’est pas un choix ; c’est un arrachement dicté par l’instinct brut de conservation. Dès les premières pages de C’était ça ou mourir (paru aux Éditions du Boréal), l’écrivain d’origine haïtienne Thélyson Orélien pose une déflagration : Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géographie à Carrefour-Feuilles, voit son quartier s’embraser sous les assauts de gangs armés. Dans la cendre et le sang, face à l’anéantissement de son monde, Jonas fait une chose impensable : il rit. Un rire sec, nerveux, viscéral. C’était ça, ou mourir.

Image par Gerd Altmann de Pixabay

Établi au Canada depuis le grand séisme de 2010, Thélyson Orélien ne signe pas un essai géopolitique ni une autobiographie. Il s’est imprégné des récits et témoignages de dizaines de migrants croisés sur les routes pour sculpter une fresque romanesque puissante, portée par une voix d’une rare authenticité.

Un périple continental à hauteur d’homme et de sac plastique

Le cœur du roman, c’est son périple. Une diagonale vertigineuse qui part des ruines de Port-au-, franchit la frontière dominicaine, plonge vers le Brésil, puis remonte la colonne vertébrale des Amériques : Pérou, Équateur, Colombie, l’enfer végétal du Darién au Panama, l’attente mexicaine, la frontière américaine, jusqu’aux neiges du chemin Roxham et à Montréal.

Dans cette traversée de milliers de kilomètres, le bagage de Jonas se résume à une dérision matérielle : un sac en plastique Carrefour. Pas de valise à roulettes ni d’équipement de survie. À l’intérieur, trois fois rien mais l’essentiel absolu : une photo de sa mère, un savon, une brosse à dents et un recueil écorné de René Depestre. Ce sac n’est pas un simple accessoire ; il devient le sanctuaire miniature d’un homme que chaque frontière tente d’effacer.

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Du punchline carnavalesque à l’âpreté du réel : la métamorphose de la langue

Ce qui saisit d’emblée à la lecture, c’est la tenue stylistique. Au début de la route, l’écriture crépite. Jonas regarde la faillite du monde avec un humour féroce, presque insolent. Chaque phrase résonne comme une formule taillée au couteau, une autodérision salvatrice face aux faux passeurs, aux douaniers mesquins et aux situations absurdes. On sourit, souvent, fasciné par cette politesse du désespoir.

Puis, à mesure que les corps s’épuisent et que la géographie se resserre, notamment dans l’effroyable gouffre du bouchon du Darién, la tonalité glisse. Les mots se font plus minéraux, l’air manque, les cadavres bordent les sentiers avant d’être engloutis par la jungle et la comédie tourne au silence. Jonas rit encore, mais ce rire n’est plus un bon mot : c’est un râle réflexe, le dernier battement d’un cœur qui refuse d’abdiquer. Le lecteur, lui, ne rit plus du tout.

Que raconte ce voyage au-delà de la route ?

Derrière le souffle épique de cette marche forcée, le roman tisse plusieurs réflexions profondes et souterraines :

  • La loterie algorithmique et la déshumanisation moderne : L’obstacle ultime n’est plus seulement une barrière physique ou un garde-frontière corrompu, mais un écran de smartphone (quand on n’a rien, il faut déjà en trouver un). À travers l’application CBP One, Thélyson Orélien livre une satire amère de la frontière moderne, transformée en roulette russe numérique. Les demandeurs d’asile ne sont plus des êtres de chair fuyant la mort, mais des visages qu’un logiciel refuse de reconnaître parce que le soleil ou la boue a altéré leurs traits.
  • Le devoir du témoin : L’une des scènes les plus poignantes du livre se déroule sur un radeau de fortune, lorsqu’un compagnon glisse à Jonas une phrase essentielle : mourir avant l’autre pour qu’au moins l’un des deux survive afin de pouvoir le raconter. Dès lors, le périple n’est plus une simple cavale individuelle : il devient une mission testimoniale. Marcher, c’est porter la voix de ceux que la jungle, le fleuve ou les camions ont dissous dans l’anonymat. Ce roman y réussit parfaitement.
  • L’identité mise à nu : Être clandestin, c’est accepter de dissoudre son nom. Se faire appeler José au Honduras pour passer un barrage, devenir un simple numéro de dossier « 7423B » dans un bureau d’aide sociale. La véritable épreuve du périple n’est pas tant la faim ou le froid, mais la résistance intime qu’il faut déployer pour ne pas devenir le fantôme que les administrations veulent voir en vous.
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C’était ça ou mourir évite tous les pièges du misérabilisme grâce à la pulsation têtue de son narrateur. Un roman de souffle, rugueux et magnifique, qui rappelle que derrière les chiffres abstraits des crises migratoires, il y a des hommes qui marchent, un sac plastique à la main, pour avoir simplement le droit d’exister.

Thélyson Orélien dans la Grande Librairie d’Augustin Trapenard

Thélyson Orélien

C’était ça ou mourir

Grasset

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