Entre retours de figures tutélaires et écritures à vif, la rentrée musicale francophone prend le pouls d’une époque troublée. De la pop malicieuse de Mylène Farmer aux alertes démocratiques de Bernard Lavilliers, en passant par le cri nécessaire d’Hoshi, l’épure poétique de Cascadeur et le rap lucide de BEN plg, tour d’horizon de 5 sorties qui font dialoguer urgence intime et regard sur le monde.

Mylène Farmer – Des lols et des quoi
À tout juste 65 ans, célébrés ce 12 septembre, Mylène Farmer prend un malin plaisir à brouiller les pistes. À l’approche de son treizième album studio Égrégore (attendu le 30 octobre), elle dévoile un second extrait composé avec le producteur DJ Lewis : Des lols et des quoi.
En surface, le morceau ressemble au coup de gueule d’une observatrice désabusée face au rétrécissement du vocabulaire à l’ère des flux TikTok et des abréviations numériques. On y convoque Ronsard pour mieux fustiger la perte de substance, jusqu’à un outro volontairement saturé de tics de langage actuels (chokbar, le seum, askip). Pourtant, la chanteuse ne signe pas un simple pamphlet nostalgique ou réac. Fidèle à son goût pour le double fond, elle rappelle surtout la sensualité organique du verbe face à l’immédiateté mécanique. Là où certains ricanent de ses envolées alambiquées, Farmer réaffirme que la langue est matière, texture et poésie brute et s’aventure dans un jeu d’équilibriste malicieux magnifié par le clip des frères Poiraud tourné au cœur de la BNF.
Bernard Lavilliers – Coriace
Il est des artistes face auxquels on reste longtemps distant, réduisant leur trajectoire à une poignée de tubes radiophoniques, avant qu’un éclat d’humanité brute ne vienne balayer les préjugés. C’est mon cas avec Bernard Lavilliers. Mais l’hommage bouleversant rendu par la jeune génération lors de sa Victoire de la Musique d’honneur avait laissé entrevoir un Bernard Lavilliers désarmé, ému aux larmes, révélant une infinie tendresse sous la carapace du baroudeur. Avec Coriace, premier extrait de son 24e album studio Rite cruel attendu en octobre, le Stéphanois reprend son rôle de guetteur lucide face aux secousses du siècle.
Le morceau frappe par son acuité politique. Face aux démocraties anesthésiées, à la tentation autoritaire et au spectre d’Orwell qui hante un continent sous tension, Lavilliers signe un manifeste de résistance lucide. Il convoque les fantômes du passé pour mieux sonner le réveil des consciences : il ne s’agit pas de céder à la panique, mais de s’armer de fermeté morale. Entre le regard du reporter au long cours et l’énergie organique du musicien, Coriace rappelle que l’art reste un rempart vital quand l’histoire menace de dérailler.
Cascadeur – Les temps perdus
Reconnaissable entre mille avec son emblématique casque blanc flanqué d’une étoile rouge, Cascadeur choisit la voie du dépouillement pour marquer ses quinze années de parcours artistique. Avec Les temps perdus, premier aperçu d’un EP éponyme prévu pour le 27 novembre, le musicien s’empare pleinement de la langue française dans une épure formelle saisissante.
Loin des orchestrations denses, la chanson repose sur une économie de moyens qui laisse affleurer une grande vulnérabilité. Le texte, d’un minimalisme presque liquide, explore le vertige du passé, le deuil des instants envolés et ce besoin viscéral de retenir ce qui s’échappe. Portée par une voix haut perchée et des textures électroniques diaphanes, cette prière intimiste agit comme une mise en suspens. Une traversée tout en retenue et en délicatesse, où chaque silence pèse autant que les mots.
Hoshi – À ta santé consentement
À l’approche de la trentaine et à un mois de la parution de son album Bonjour Docteur conçu comme une auscultation intime, Hoshi signe une charge frontale d’une rare intensité. Dans une société où la notion élémentaire de consentement peine encore à s’imposer comme un réflexe absolu, le titre frappe par son urgence et son refus de tout compromis.
Née d’une épreuve personnelle douloureuse, la chanson dépasse le simple exutoire intime pour devenir un véritable réquisitoire contre la culture du doute et le victim-blaming. L’artiste y déconstruit méthodiquement les procès d’intention trop souvent réservés aux victimes, pointant du doigt les silences forcés et la complaisance sociale. Musicalement et textuellement, Hoshi transforme sa blessure en un électrochoc salutaire : un rappel cinglant que la liberté d’un corps n’est jamais négociable.
BEN plg feat. Mathilde – L’histoire sans fin
Pour clore cette sélection, cap sur le rap avec l’une des plumes les plus sincères du paysage francophone actuel. À l’approche de la sortie de son nouvel album attendu le 2 octobre, le Lillois BEN plg s’associe à la chanteuse Mathilde sur le morceau-titre L’histoire sans fin.
Fidèle à son écriture terre-à-terre et sans fard, le rappeur continue de raconter la trajectoire des gens ordinaires avec une lucidité désarmante. Entre le vertige du succès naissant, la persistance des doutes et l’éternelle course contre la montre, il capture ces micro-détails du quotidien qui rendent son propos universel. Le refrain aérien et mélancolique de Mathilde vient adoucir cette urgence permanente, créant un contraste saisissant avec le flow dense de BEN plg. Un hymne à la persévérance, humble et percutant, qui confirme la stature grandissante de l’artiste nordiste.
