Tout est parti d’un rituel dominical auquel je déroge rarement : l’écoute du Masque et la Plume sur France Inter. J’adore cette émission pour son mélange inimitable d’érudition parisienne (snobinarde, certes), de mauvaise foi assumée, de férocité jubilatoire et de franches engueulades autour d’un micro. Ce jour-là, la tribune se déchirait autour de Rendez-vous sur l’autre rive, le roman qui referme une tétralogie consacrée à un couple de New-Yorkais, Russell et Corinne Calloway. Une critique, pas spécialement dithyrambique sur le style de cet ultime tome, confiait pourtant avoir écrasé une larme à l’idée de faire ses adieux à ce couple.

Pour moi qui traîne de solides lacunes du côté des lettres contemporaines américaines, c’était un double choc : je ne connaissais ni l’auteur, Jay McInerney, ni ses héros. Mais la curiosité a immédiatement pris le dessus. Et comme je suis incapable de prendre un train en marche ou de picorer la fin d’une saga sans en avoir lu la première ligne, je me décide à dévorer le cycle en entier. Suivre un couple pas à pas, des années 90 jusqu’à nos jours (époques que j’ai moi-même traversées), c’était une promesse trop tentante pour passer mon tour.
J’ai donc ouvert le premier volet, Trente ans et des poussières (Brightness Falls en VO). Et la plongée dans l’aquarium new-yorkais a tenu toutes ses promesses.
Un couple ordinaire au pays des démesures
Dès les premières pages, le choc culturel est immédiat pour le lecteur européen. On débarque dans une réalité new-yorkaise flamboyante, presque irréelle, peuplée de yuppies, de lofts aux dimensions de cathédrales et d’une frénésie permanente. Le décor balance sans cesse entre deux pôles : d’un côté, le milieu très fermé, compassé et élitiste des maisons d’édition ; de l’autre, la vulgarité tapageuse de Wall Street et de ses golden boys survitaminés.
Au centre de ce tourbillon évoluent Corinne et Russell Calloway. Pris isolément, ils sont presque ordinaires, du moins au regard de la faune qui gravite autour d’eux. Ils ont la trentaine passée, l’angoisse sourde du temps qui file, un compte en banque qui tire la langue malgré les apparences et un mariage qui cherche son second souffle.
Dès l’entame du bouquin, j’ai adoré l’atmosphère. McInerney excelle à croquer le snobisme désopilant de ce microcosme littéraire où les éditeurs se prennent pour des mécènes du Siècle d’or tout en calculant des tirages au rabais. C’est aussi le portrait cru d’une époque grisée par l’illusion : celle du reaganisme triomphant, où tout semble achetable, où l’argent crée la réalité et absout toutes les trahisons.
Les contrastes entre les deux époux sont saisissants. Il y a la fragilité de Corinne, courtier malgré elle pour payer le loyer, tiraillée entre son envie de maternité, son sentiment d’inadéquation et ses virées bénévoles dans les soupes populaires. Et face à elle, la grossièreté toute naturelle de Russell : un ours gaffeur (Boum Calloway), un brin parvenu, plein d’ambition contrariée et de maladresse masculine, qui bouscule le mobilier comme il bouscule les cœurs.
Sous le vernis de la fête, la chute programmée
Sans rien dévoiler des péripéties qui font le sel du récit, ce qui frappe dans Trente ans et des poussières, ce sont les lignes de faille qui lézardent le décor sous la surface des réceptions branchées.
Le roman s’ouvre sur un arrière-goût de désastre : l’ombre de la cure de désintoxication, les corps abîmés, l’automne 1987 qui s’annonce. McInerney tisse une tragédie feutrée autour de cette génération qui refuse de vieillir. Les personnages courent d’un vernissage à un dîner au Plaza, boivent trop, s’étourdissent, mais le vide les rattrape dès que la lumière du jour éclaire la moquette.
Il y a une trame souterraine fascinante : celle de la perte irrémédiable de l’innocence. Les idéaux de jeunesse (la poésie pure, le militantisme, la fidélité absolue) s’effritent sous la pression de la réussite sociale. Russell pense pouvoir manipuler le monde sans se brûler les ailes, tandis que Corinne sent confusément que le roi est nu et que le sol sous leurs pieds menace de s’effondrer. Le roman capture ce moment précis de bascule où les compromis cessent d’être de petits arrangements pour devenir le deuil définitif de la jeunesse.
Le verdict
McInerney signe une comédie humaine féroce et mélancolique, quelque part entre la vitesse d’un dialogue à la Woody Allen et la désillusion de Francis Scott Fitzgerald. On rit du cynisme des uns, on s’agace des lâchetés des autres, mais on s’attache terriblement à ce duo imparfait qui tente de surnager au milieu du mirage.
Maintenant que j’ai fait leur connaissance, je comprends pourquoi cette critique avait le cœur serré au moment de les quitter. Heureusement pour moi, l’aventure ne fait que commencer : trois autres tomes m’attendent pour voir vieillir Russell et Corinne. Et j’ai déjà plongé dans le deuxième.

Jay McInerney
Points