Du retour en fanfare de géants qu’on croyait assoupis aux déflagrations de la jeune garde rock, cette sélection hebdomadaire refuse la demi-mesure. Au programme : le réveil électrique de U2 pour son cinquantième anniversaire, la poésie suspendue d’un duo franco-italien magistral, la rage politique de Tom Morello avec Kneecap, la rencontre explosive de deux pointures du rock hexagonal, et un shot de pure adrénaline vintage signé Dirty Honey. Cinq titres indispensables pour traverser la semaine les tympans grand ouverts.

U2 – Silencio
Cinquante ans au compteur, presque mon âge, et une flamme qu’on n’attendait plus forcément. Pour être tout à fait honnête, j’avais décroché de U2 depuis de longues années, restant plutôt attaché à leurs débuts et à la ferveur brute d’un live comme Under a Blood Red Sky. Pourtant, avec « Silencio », l’étincelle reprend. Ce nouveau single, qui annonce l’album Carnaval de Luz prévu pour novembre, délaisse la grandiloquence convenue pour renouer avec une énergie nerveuse, presque abrasive. Et on annonce de nouveaux featurings dont Rosalià et Dolly Parton.
Enregistré sous la houlette de Jacknife Lee avec une esthétique imprégnée de Mexico, le titre jongle entre mysticisme brut, rythmique fiévreuse et cette ligne de basse lourde qui rappelle que le quatuor dublinois sait encore mordre. Entre prière profane et fête cathartique, « Silencio » prouve que pour leur demi-siècle d’existence, Bono et The Edge ne se contentent pas de dépoussiérer les souvenirs : ils signent un vrai retour en force.
Andrea Laszlo De Simone & Malik Djoudi – Non è reale (Una lunghissima ombra reframed)
Quand deux immenses coups de cœur récents décident de croiser le fer, le résultat a forcément quelque chose de magnétique. D’un côté, Andrea Laszlo De Simone, cet orfèvre italien hors du temps dont la bande originale du film Le Règne animal m’avait littéralement scotché avant de me rendre complètement accro à son univers orchestral et vaporeux. De l’autre, Malik Djoudi, dont le titre « Vivant » a tourné en boucle dans mes oreilles ces derniers mois, maître des textures électro-pop délicates et des voix suspendues.
Avec Una lunghissima ombra reframed, De Simone revisite son dernier disque sous forme d’EP de relectures avec divers artistes. Le dépouillement élégant de l’Italien rencontre la sensibilité feutrée et les synthés cotonneux de Djoudi. La chanson flotte entre rêve éveillé et mélancolie lucide, effaçant les frontières entre pop transalpine et chanson française moderne. Une collaboration évidente, nocturne et particulièrement envoûtante.
Tom Morello feat. Kneecap – Unconquered
Quand l’artificier en chef de Rage Against the Machine décide de convier les gamins les plus turbulents et fascinants de Belfast, l’explosion était inévitable. Tom Morello invite Kneecap sur « Unconquered », et la greffe prend instantanément. Les riffs saturés, percussifs et immédiatement identifiables du guitariste américain viennent percuter de plein fouet le flow abrasif en gaélique de Mo Chara et Móglaí Bap, confirmant tout le bien pensé lors de la claque infligée par leur album Fenian.
Loin d’un simple exercice de style, Morello et le trio nord-irlandais dressent un pont sans concession entre la mémoire des luttes républicaines de West Belfast et les combats anticolonialistes à travers le monde, taclant au passage les délires martiens des oligarques modernes. Le refrain scandé (« Beir bua », « En avant vers la victoire ») résonne comme un cri de ralliement punk-rap féroce sous haute tension électrique. Une alliance intergénérationnelle où la rage politique ne sonne jamais creux.
Last Train & LANDMVRKS – The Very End Of Every Me
Je ne connaissais ni l’un ni l’autre avant de tomber sur ce titre, et la claque n’en a été que plus vive. D’un côté, Last Train, quatuor rock originaire d’Altkirch en Alsace ; de l’autre, les Marseillais de LANDMVRKS, poids lourds de la scène metalcore. Loin d’un assemblage artificiel, « The Very End Of Every Me » est un morceau écrit et composé main dans la main qui réussit à faire cohabiter leurs deux univers avec une intensité physique digne d’un bon vieux circle pit.
Ce qui m’a immédiatement saisi, c’est la dynamique vocale et tout particulièrement la rupture en plein milieu du titre : après l’anglais rocailleux de Jean-Noël Scherrer (Last Train), Florent Salfati (le chanteur de LANDMVRKS) déboule avec un passage nerveux en français, presque rap, avant d’exploser dans un chant écorché vif. Les guitares massives et l’accroche mélodique se heurtent à cette poussée de fièvre pop énervée, faisant de cette rencontre hybride une porte d’entrée idéale vers deux formations françaises au sommet de leur énergie.
Dirty Honey – Lights Out
Une autre découverte totale, et le piège s’est refermé dès les premières secondes. En entendant le démarrage de « Lights Out », j’ai d’abord cru à une réinterprétation moderne du mythique « Won’t Get Fooled Again » des Who. Même motif de synthé hypnotique, même montée en tension dramatique avant que les amplis ne crachent leurs premiers décibels. Sauf qu’il s’agit bien d’une composition originale de Dirty Honey, quatuor californien passé maître dans l’art de faire rugir le hard rock à l’ancienne sans jamais sonner poussiéreux.
Extrait de leur futur album Catch My Butterfly, le titre déboule à toute allure, porté par des riffs tranchants, une batterie au galop et un refrain d’une efficacité redoutable sur l’urgence de vivre. Le solo incandescent du guitariste John Notto parachève cette charge enregistrée en prise directe sur un toit de Los Angeles. Un shot d’adrénaline brute, direct et jubilatoire, qui prouve qu’un bon vieux riff de guitare n’a rien perdu de son pouvoir de fascination.