L’inconnue du quai de Javel : Philippe Jaenada en archéologue des âmes oubliées

Il y a chez un penchant obsessionnel immédiatement reconnaissable, fait d’entêtements minuscules et de vertiges d’archives. Dans son nouveau roman, cette mécanique tourne à plein régime. L’écrivain s’y avoue hanté par l’œuvre de Simenon dont il a lu 74 des 75 enquêtes de (il veut avoir la liberté de pouvoir encore en lire un), par le whisky au comptoir du Bistrot Lafayette, par son épouse (évoquée sous les traits de « Madame Fath », avec un détachement feint qui n’est que la pudeur d’une infinie tendresse) et, par-dessus tout, par le spectre d’une femme oubliée : Louise « Lise » Cansot. Retrouvée étranglée dans la nuit du 6 au 7 septembre 1949 sur les pavés du quai de Javel, à demi dévêtue et sans souliers, cette jeune Bretonne de vingt-neuf ans était pourtant l’un des modèles les plus peints du Montparnasse d’après-guerre.

Quai de Seine à – Image par Jacques GAIMARD de Pixabay

Fidèle à sa méthode d’archéologue des marges, Jaenada refuse d’abandonner l’affaire aux classements sans suite de l’histoire. Il tire sur chaque fil, fouille les procès-verbaux jaunis du 36 quai des Orfèvres, arpente les trottoirs et traque la moindre incohérence. Sous ses allures de vieux bougon qui feint la paresse mais ne renonce jamais, il démêle cette pelote de crin avec une ironie mordante et une immense délicatesse, pour offrir à cette mort inexpliquée une vérité enfin plausible.

Une enquête en forme d’anti-Maigret

Le roman se déploie dans une tension savoureuse entre le fantasme du commissaire à la pipe et la prosaïque réalité des rapports de police. Jaenada aimerait s’imbiber de l’atmosphère à la manière de Maigret, humer le quai des Orfèvres ou s’attabler devant une blanquette de veau à la Brasserie Dauphine. Mais le réel lui oppose constamment des pignoufs procéduriers, des brasseries disparues et des impasses topographiques.

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L’enquêteur Jaenada est un détective bancal, vite essoufflé par la chaleur, luttant contre ses propres digressions et assumant de longues dérives narratives. Qu’il s’agisse de l’ascension essoufflée des ruelles bretonnes de Tréguier, d’une nuit traquée dans un hôtel qui n’a plus rien de son délabrement d’antan, ou d’une cohorte d’amants, de peintres et de faux médecins où le lecteur manque parfois de perdre pied, le récit ne faiblit jamais. C’est précisément dans cet acharnement maniaque, où l’auteur s’épuise à vérifier l’alibi d’un vendeur de margarine ou le calibre d’un chapeau tyrolien, que naît un comique irrésistible.

Derrière le fait divers : l’effacement et la condition féminine

Au-delà de la résolution de l’énigme policière, le livre tisse une réflexion poignante sur la et le sort réservé aux femmes libres mais précaires de l’après-guerre. Louise Cansot n’était ni la « dévoyée » des gazettes sensationnalistes, ni la idéalisée des ateliers. À travers la déposition de ses sœurs, les lettres d’amants mariés et les cahiers de comptes, Jaenada fait émerger en creux la cruauté d’une époque :

  • La violence clandestine des avortements bricolés dans des chambres meublées,
  • Le cynisme d’hommes respectables qui achètent une jeunesse sans jamais risquer leur réputation,
  • La survie quotidienne d’une mère célibataire sommée de cacher son enfant pour ne pas sombrer.

Il y a aussi ce motif récurrent de l’oubli, symbolisé par la métaphore faussement légère du « pamplemousse jaune » qui disparaît des étals sans que personne ne s’en émeuve. Les concessions funéraires de Thiais sont reprises, les visages peints par Derain, Domergue ou Oudot perdent leur nom, les bistros deviennent des hôtels de luxe aseptisés. Face à cette érosion inéluctable, Jaenada n’écrit pas seulement un d’archives : il réhabilite une existence que la et la mémoire collective avaient jetée au ruisseau.

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Une belle et grande lecture de cette , où l’humour sert d’ultime rempart contre la noirceur du monde.

Philippe Jaenada - L'inconnue du Quai de Javel

Philippe Jaenada

L’inconnue du quai de Javel

Flammarion

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