
Vous souvenez-vous du scandale des diamants de Bokassa ou de l’affaire des écoutes de Mitterrand ? Si ces noms réveillent en vous des échos de JT en noir et blanc ou de discussions d’adultes captées à la dérobée, la trilogie de Benjamin Dierstein est faite pour vous. Un véritable monument littéraire qui transforme nos souvenirs d’enfance en un thriller politique d’une noirceur absolue. Mon coup de cœur absolu de ces dernières années.
Le « James Ellroy français » a frappé
Il y a des auteurs qui se contentent de raconter une histoire, et il y a Benjamin Dierstein. Avec une plume nerveuse, « staccato », héritée directement de son idole James Ellroy, il ne se contente pas de décrire la France de 1978 à 1982 : il nous y projette. À travers Bleus, Blancs, Rouges, L’Étendard sanglant est levé et 14 Juillet, il signe un tour de force qui redonne vie aux « égouts de la République ».
Quand l’État flirte avec le crime : Diamants, SAC et Officine
Pour ceux d’entre nous qui ont grandi à cette période, ces romans mettent enfin des mots sur des scandales dont nous n’avions perçu que l’écume :
- L’ombre de Bokassa et les diamants : Dierstein explore les coulisses de la chute de l’Empereur et la récupération cynique de son patrimoine immobilier français par un jeune Bernard Tapie.
- Le SAC et les polices parallèles : C’est l’ère du Service d’Action Civique et des barbouzes, où les crimes étaient trop souvent couverts au nom d’une certaine idée de l’État sous l’influence de figures comme Charles Pasqua.
Robert Vauthier : Du « Service Action » au Milieu
Si Liénard et Paolini représentent les institutions (PJ et DST), Vauthier représente l’électron libre. Sa trajectoire est celle d’un homme qui a appris à tuer pour la France avant de mettre ses compétences au service de son propre empire.
- Le Mercenaire et l’Homme de l’Ombre : Ancien du Service Action (la branche paramilitaire des services secrets), Vauthier est un homme de terrain, formé à la violence froide. Dans les romans, on découvre comment ces profils de « soldats perdus » ont été utilisés pour les basses besognes de la République (notamment en Afrique ou contre les mouvements révolutionnaires) avant d’être lâchés dans la nature.
- La reconversion dans le « Milieu » : Vauthier ne prend pas sa retraite. Il se recycle. Il devient une figure centrale de la nuit parisienne, se transformant en proxénète et patron de boîte de nuit. Ce n’est pas un simple changement de carrière : c’est une continuité. Ses boîtes de nuit deviennent des lieux de rencontre où se croisent politiciens, flics corrompus et truands. Il gère « l’intendance » des vices des puissants.
- Les Frères Zemmour et la Pègre : Vauthier évolue dans le sillage de la pègre de l’époque, notamment celle des frères Zemmour. Le roman montre très bien comment ce clan, qui régnait sur le Paris des années 70, a étendu son influence jusqu’en Belgique. Vauthier sert parfois de pont entre ces truands « à l’ancienne » et les besoins logistiques des services secrets.
Marco Paolini : Le « flic de l’ombre » et la dérive du SAC
Paolini incarne la police de l’ère Giscard, mais surtout la frange la plus « barbouzarde » et réactionnaire de l’appareil d’État.
- Le bastion de la DST et du SAC : Paolini évolue dans les réseaux de la DST (Direction de la Surveillance du Territoire) et entretient des liens organiques avec le SAC (Service d’Action Civique). Il représente cette police qui ne fait pas de distinction entre la protection de la nation et la protection d’un clan politique (le gaullisme et la droite giscardienne).
- La violence comme outil politique : Proche de l’idéologie de Charles Pasqua, Paolini est un homme de missions clandestines. Pour lui, la menace vient de l’intérieur (le gauchisme, Action Directe) et tous les moyens sont bons pour l’éradiquer, y compris la torture ou l’élimination physique. Il est le bras armé d’une République qui refuse de lâcher prise face à la montée de la gauche.
- La chute d’un système : À travers lui, on vit la décomposition du SAC, marqué par la tuerie d’Auriol. Paolini est le témoin (et l’acteur) d’un monde qui s’effondre lors de l’élection de 1981, se sentant trahi par l’histoire.
Jacquie Liénard : L’ambition et la « Cellule » de l’Élysée
Jacquie Liénard est le miroir inversé de Paolini. Elle représente l’ascension d’une nouvelle génération de policiers sous l’ère Mitterrand, mais son idéologie est rapidement rattrapée par le cynisme du pouvoir.
- De la PJ à l’Élysée : Issue de la Police Judiciaire, elle est initialement perçue comme une flic « de gauche », ou du moins plus légaliste. Cependant, son talent et son flair la propulsent rapidement dans les cercles restreints.
- L’intégration de l’équipe rapprochée : Dans 14 Juillet, elle intègre la fameuse cellule antiterroriste de l’Élysée (la future « cellule de l’Élysée » impliquée dans l’affaire des écoutes). Elle devient une pièce maîtresse du dispositif sécuritaire de Mitterrand, chargée de traquer aussi bien Action Directe que les réseaux de l’ancienne majorité qui tentent de déstabiliser le nouveau pouvoir.
- Le paradoxe de la gauche au pouvoir : Son personnage illustre parfaitement le « tournant de la rigueur » et la paranoïa mitterrandienne. Liénard découvre que pour protéger le nouveau président, elle doit utiliser les mêmes méthodes que ses prédécesseurs : écoutes illégales, manipulations et compromissions. Elle devient l’instrument d’une raison d’État qui n’a finalement pas de couleur politique.
Le duel Liénard / Paolini : Le cœur battant du récit
Le « tour de force » de Dierstein est de faire de ces deux personnages des rivaux qui, malgré leurs convictions opposées, finissent par se ressembler dans leur solitude et leur brutalité.
Pourquoi il faut lire cette trilogie aujourd’hui ?
Lire Dierstein, c’est comme regarder sous le tapis de l’histoire de France. C’est comprendre la teneur réelle des événements que nous regardions avec nos yeux d’enfants — Action Directe, les écoutes de l’Élysée, le terrorisme — sans en saisir la gravité. C’est une lecture viscérale, indispensable pour quiconque veut comprendre les racines de la France contemporaine.
