
Inspiré par une sélection de polars de FranceInfo (j’adore les listes et sélections diverses, ça excite mon côté obsessionnel), je me suis lancé dans le dernier roman d’Antoine Albertini. Je dois l’avouer : j’ai d’abord eu le sentiment de fouir une terre ingrate pendant la première moitié de l’ouvrage.
Un univers sans boussole, mais gras comme du lard
Ce qui déroute d’emblée, c’est le manque de repères topographiques et temporels précis. On devine bien la Corse sous le nom de « l’île », on subodore la fin du XIXe siècle à travers les pataches (voitures hippomobiles) et les premiers télégraphes, mais l’auteur nous laisse déambuler dans le brouillard de Fumàcciula sans autres repères que ces indices disséminés au gré des chapitres. Bref, j’ai dû m’accrocher (j’aurais pu abandonner mais je pense n’avoir abandonné qu’un livre en 5 ans).
La langue est râpeuse, presque pâteuse, comme si elle avait été trempée dans la bouillie de farine de châtaigne locale. C’est un style qui ne se laisse pas brosser dans le sens du poil et qui peut parfois rebuter :
- Des personnages en demi-teinte : Forcas, le juge veuf et malade, semble se décomposer sur pied. Quant à sa maîtresse Eidôla (qui n’est autre que l’épouse légitime du maire Tempestino), elle reste une silhouette floue, presque évanescente. Et ce, malgré l’importance de son rôle dans cet adultère qui se joue dans le dos d’un mari aveugle et cocu comme un pourceau qu’on mène à l’abattoir.
- L’épouse sans nom : La femme de Forcas est la grande absente. Morte par suicide quatre ans plus tôt, elle n’est jamais nommée. Elle n’est qu’un souvenir qui hante les pièces closes et les cauchemars du juge. Même dans son dernier souffle, Forcas tait son nom, la condamnant à rester une ombre anonyme.
- Le mystère de la statue noire : Cette idole d’ébène aux bras levés reste longtemps un hiéroglyphe impénétrable, symbole d’un malaise qui infuse tout le récit.
La médiocrité au râtelier de la politique
S’il y a un domaine où le récit finit par mordre, c’est dans la peinture de la petitesse humaine. On finit par observer avec un certain dégoût fasciné Ours-Jean Tempestino, ce maire qui se vautre dans une médiocrité érigée en « formidable aptitude » comme un goret dans sa souille. Les disputes villageoises pour trois châtaignes ou une clôture déplacée sont autant de psychodrames de basse-cour qui injectent un humour noir nécessaire au milieu de cette boucherie judiciaire.
Si j’ai failli lâcher prise, je suis heureux de ne pas avoir fait le cochon en abandonnant ma lecture. Le dernier tiers du livre opère un basculement radical.
Entre le sentiment de malaise et le coup de maître, le dénouement est un WTF magistral qui récompense enfin ma persévérance et me console de ne pas avoir abandonné la partie.
Né en 1975 à Bastia, Antoine Albertini est un journaliste et écrivain français spécialisé dans les thématiques du banditisme et de la société insulaire. Après des études de droit à Paris, il débute dans la presse financière avant de devenir, en 2004, le correspondant du journal Le Monde en Corse. Parallèlement à sa carrière à la rédaction de France 3 Corse – Via Stella et ses collaborations avec divers médias nationaux comme Le Point ou RMC, il a publié de nombreux ouvrages remarqués. Son œuvre, qui navigue entre documents et romans noirs, comprend des titres tels que La Femme sans tête, Malamorte, Banditi ou encore Un très honnête bandit.
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