L’Amour-Haine de Dory Manor dans Le Gorille

Il est des livres qui s’écrivent comme on commet une profanation salutaire. Dans Le Gorille (Grasset), le poète et traducteur israélien Dory Manor signe une première autofiction brute et magnétique, construite sous la forme d’une adresse posthume à son père, Reinhard Schiffer rebaptisé Ezer Manor à son arrivée en Israël. Ancien « gorille » (garde du corps) des services secrets, vétéran du Shin Bet, ce père incassable et infidèle incarnait jusqu’à la caricature le mythe de la virilité hébraïque.

Jerusalem – Image par Rodolfo Quevenco de Pixabay

Pour lui parler sans que sa présence ne lui ôte son courage, Dory Manor a dû poser sur son récit un double sceau : celui de la mort du père, et celui d’une autre langue, le français. C’est de cette rupture linguistique et géographique que naît un texte poignant, tout entier traversé par une poétique de l’amour-haine. Amour-haine envers le père, envers Israël, et envers les langues qui façonnent ou emprisonnent nos identités.

Le Père : Le Tyran face au Gardien du Phare

Au cœur du récit gît le traumatisme absolu : la nuit du 11 janvier 1987, alors que le narrateur est un adolescent rebelle en quête de lui-même, sa propre famille le ligote dans son lit pour le faire interner de force en psychiatrie. On pourrait s’attendre à un règlement de comptes haineux. C’est l’inverse qui se produit.

Manor décortique la figure de ce père avec une lucidité désarmante. Certes, Ezer a importé la paranoïa d’État jusque dans la maison familiale, allant jusqu’à louer la chambre de son fils au Shin Bet pour y interroger des collaborateurs palestiniens. Mais au fil des pages, la rancœur s’efface devant une gratitude paradoxale. Dans une lignée familiale décimée par le Selbstmord (le suicide), ce père violent et vorace a fait office de digue. Par sa fureur de vivre, ses excès, ses viandes saignantes et ses conquêtes, le « gorille » a bloqué la transmission de la mort. L’amour et la haine fusionnent ici dans la reconnaissance d’un instinct de survie partagé.

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Israël : Le Sabre et la Mélancolie

À travers la figure paternelle, c’est le procès d’une certaine mythologie israélienne que dresse Manor. Le roman explore la violence symbolique de l’hébraïsation forcée. Pour fabriquer « l’Israélien nouveau » fort, pragmatique, détaché du passé, il a fallu enterrer la yekkitude, cette identité des Juifs allemands dont le père était issu, troquant le costume berlinois pour l’uniforme du Sabra.

Manor pose un regard sans concession sur le militarisme ambiant et l’omniprésence de l’appareil sécuritaire qui finit par cannibaliser l’intime. Pourtant, son exil en Europe n’est pas un rejet stérile d’Israël. C’est l’exil douloureux de celui qui aime trop son pays pour en accepter les angles morts, et qui en ausculte la mélancolie souterraine, cette tension permanente entre le besoin féroce d’exister et le poids écrasant des traumatismes mémoriels.

La Guerre des Langues : L’Hébreu, l’Allemand, le Français

La pierre angulaire du Gorille est linguistique. Le livre est le théâtre d’une lutte sourde entre trois langues :

  • L’allemand, la langue originelle du père, celle du secret, des ancêtres suicidés, mais aussi de la honte d’un petit garçon non circoncis dans l’Israël des années 40.
  • L’hébreu, la langue du quotidien partagé, mais aussi celle de l’injonction nationale, de la virilité obligatoire et des interrogatoires du Shin Bet.
  • Le français, enfin. Pour Manor, le français n’est pas une simple langue de traduction ; c’est un abri anti-atomique. Une langue acquise, pure de toute scorie familiale, totalement inaccessible à son père.

Écrire ce livre en français est un acte de désertion magnifique. C’est la langue de la liberté qui permet enfin de dire le secret, de nommer l’homosexualité, la folie de l’asile et la beauté de la poésie, hors de portée du regard paternel.

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En refermant Le Gorille, on comprend que Dory Manor n’a pas écrit pour se venger, mais pour réparer les vivants et les morts. En choisissant le français pour raconter Israël, et la littérature pour apprivoiser son père, il transforme une mémoire traumatique en un objet littéraire d’une grâce absolue. Un immense cri de vie, poussé depuis la marge.

Dory Manor

Le Gorille

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