Bernhard Schlink et la poétique de l’adieu : pourquoi « Ce qui reste » est un chef-d’œuvre de sérénité

Après avoir été secoué par La Petite-fille il y a quelques années, c’est avec une attente toute particulière que je me suis plongé dans le dernier roman de Bernhard Schlink, Ce qui reste (paru sous le titre original Das späte Leben). On y retrouve immédiatement ce qui fait la force du grand romancier allemand : cette écriture limpide, presque clinique, capable de sonder les replis les plus profonds de l’âme humaine avec une économie de mots remarquable.

Image par 🆓 Use at your Ease 👌🏼 de Pixabay

Pourtant, ce texte m’a touché d’une manière différente. Là où d’autres auraient sombré dans le mélo ou le tragique révoltés pour aborder la thématique de la fin de la vie, Schlink choisit d’emprunter le chemin de l’auto-analyse et d’une immense sérénité.

L’art de cartographier sa propre fin

À soixante-seize ans, Martin, un juriste et universitaire rigoureux, apprend qu’il n’a plus que quelques mois à vivre en raison d’un cancer du pancréas avancé. Passé le premier choc de la colère, le récit se déploie comme l’itinéraire d’une fin de vie menée avec le calme et l’intelligence d’un homme habitué à penser le monde. Martin ne subit pas sa mort : il l’analyse, la comptabilise en semaines, tente d’en apprivoiser la fatigue et d’anticiper la dégradation de son propre corps.

Ce qui frappe, c’est la dignité de cette démarche. Face à l’inéluctable, Martin refuse de tricher. Même lorsque le chaos s’invite dans son foyer à travers la découverte fortuite de la double vie de son épouse, Ulla, Martin ne bascule pas dans le drame destructeur. Il observe cette trahison avec une lucidité désarmante. Plutôt que de briser le fragile édifice des semaines qui lui restent, ce secret, qui finira par être verbalisé, redéfinit leur pacte conjugal. Le mensonge n’est plus ici une simple bassesse, mais devient parfois une couche de glace protectrice sous laquelle on s’efforce de préserver l’essentiel : la douceur du quotidien.

Lire  L’art de la variation : Pourquoi « Ajisaï » d'Aki Shimazaki est envoûtant

La transmission subtile : la « lettre de rasage » et le compost

La grande question qui traverse tout le roman est celle de la transmission. Comment laisser une trace dans l’esprit d’un fils de six ans, David, qui sera trop jeune pour se souvenir de son père? Schlink aborde ce concept de manière extrêmement subtile, loin des grands discours moralisateurs.

Ne parvenant pas à se plier au format moderne de la vidéo sur smartphone, Martin se réfugie dans ce qu’il maîtrise le mieux : l’écriture. Il rédige une lettre, qu’il baptise avec ironie sa « lettre de rasage », en référence à un film où un père mourant apprenait à son fils le sens du rasage. Dans ce texte, Martin livre ses réflexions sur Dieu, la justice, le travail et l’injustice inhérente à l’amour.

Mais au-delà des mots, la transmission s’incarne dans des métaphores physiques d’une grande beauté que l’on découvre au fil des pages :

  • Le barrage du ruisseau : Lorsque David et Martin s’acharnent à construire un petit barrage qui finit par retenir l’eau, l’enfant décide soudainement de le détruire lui-même. Une intuition poignante : pour ne pas laisser le temps détruire son œuvre, il préfère en devancer la fin. Une leçon de contrôle face à l’éphémère.
  • Le tas de compost : L’aménagement de ce compost au fond du jardin devient le véritable testament biologique de Martin. Transformer les déchets de la maison et du jardin pour recréer une terre fertile, c’est inscrire sa propre disparition dans un cycle naturel de renouvellement. Le compost ne fait pas de bruit, il est modeste, mais il dure.
Lire  Dungeon Crawler Carl, tome 3 : l’anarchie passe à la vitesse supérieure

Ce qui reste, finalement

Le titre du roman résonne comme une énigme tout au long de la lecture. Au départ, Martin pense que « ce qui reste », ce sont les meubles hérités, les comptes ouverts chez le libraire du coin, ou les traités juridiques qu’il a rédigés.

Puis, à mesure que la maladie progresse et que le monde s’éloigne, le superflu s’effondre. Dans les dernières semaines passées au bord de la mer Baltique, dépouillé de son armure d’intellectuel, Martin découvre la pure présence.

Ce qui reste, ce ne sont plus les idées ou le grand bilan d’une vie que l’on tente désespérément de clore. C’est la certitude absolue, gravée chez son jeune fils, d’avoir été aimé. C’est le poids de la tête d’Ulla amoureusement posée contre la sienne sur le sable.

Bernhard Schlink nous offre ici un livre d’une sérénité lumineuse, qui nous rappelle avec une infinie tendresse que mourir n’est pas seulement cesser d’exister, mais consentir, pas à pas, à laisser la place à ceux que l’on aime. Un texte indispensable.

Bernhard Schlink

Ce qui reste

Gallimard

Comments

No comments yet. Why don’t you start the discussion?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *