Je viens de tourner la dernière page de l’ouvrage percutant de Serena Gentilhomme, Des garçons comme il faut (paru en mars 2026). Ce livre retrace avec une dureté sans concession un événement tragique et fondamental de l’histoire italienne contemporaine : le massacre du Circeo, survenu en septembre 1975. Lors de cette tragédie, deux jeunes filles issues du quartier populaire de la Montagnola, Donatella Colasanti et Rosaria Lopez, ont été attirées dans un piège sous prétexte d’une fête. Emmenées dans une villa de San Felice Circeo par trois jeunes de la haute bourgeoisie romaine — Angelo Izzo, Gianni Guido et Andrea Ghira —, elles y ont subi trente-six heures de sévices indicibles.
Rosaria Lopez y a perdu la vie, noyée dans une baignoire, tandis que Donatella Colasanti a miraculeusement survécu en feignant d’être morte, entassée aux côtés du cadavre de son amie dans le coffre d’une Fiat 127 avant d’être secourue à Rome.

Je partage avec vous ce reportage de la RaiNews qui retrace le déroulement de cette terrible nuit et ses répercussions cinquante ans plus tard :
La psychologie du violeur : Un désir de puissance et de soumission
L’autrice décortique les véritables motivations des bourreaux. Une confirmation pour ceux qui en douteraient encore : le viol n’y est pas décrit comme une simple impulsion sexuelle, mais comme un acte de domination absolue et d’annihilation.
- L’annihilation de la proie : Le livre met en avant les théories sadiques d’Angelo Izzo, pour qui la satisfaction sexuelle est secondaire face au sentiment de toute-puissance procuré par la destruction de la victime.
- Le mécanisme de possession : L’excitation naît entièrement du fait de savoir que la femme est à sa totale merci, faible, docile et brisée.
La passe d’armes intellectuelle : Calvino vs Pasolini
Le massacre a immédiatement pris une résonance politique majeure dans une Italie en pleines « années de plomb », déclenchant un débat marquant par presse interposée entre deux géants de la littérature :
- Italo Calvino attribue la responsabilité de ce drame à la classe dominante bourgeoise et fasciste, dénonçant une « société de monstres » persuadée de son impunité de classe.
- Pier Paolo Pasolini refuse ce qu’il considère comme des clichés confortables de la gauche traditionnelle, léguant ici son tout dernier écrit avant son assassinat. Il soutient que le capitalisme de consommation a détruit les valeurs traditionnelles et transformé anthropologiquement la jeunesse populaire. Selon lui, les jeunes des borgate (banlieues populaires) commettent également des « tournantes » tragiques, agissant désormais comme de féroces imitateurs des comportements destructeurs de la petite bourgeoisie.
L’inefficacité révoltante de la justice
Le parcours des criminels met en lumière les failles béantes et l’inutilité fréquente du système judiciaire face à de tels profils :
- Des peines jamais pleinement purgées : Gianni Guido a bénéficié de complicités familiales et s’est évadé à plusieurs reprises à l’étranger, notamment en Argentine et au Panama. Il a finalement été libéré en 2009 grâce à un indulto (remise de peine).
- L’impunité de la fuite : Andrea Ghira a échappé à la justice toute sa vie, s’engageant dans la Légion espagnole sous une fausse identité. Il est mort d’une overdose à Melilla en 1994, sans jamais avoir payé pour ses crimes de son vivant.
- La tragique récidive : Angelo Izzo, bien qu’ayant écopé de la prison à perpétuité, a réussi à obtenir un régime de semi-liberté des années plus tard en simulant un statut de repenti de la mafia. Il en a profité en 2005 pour commettre un nouveau double meurtre atroce à Ferrazzano, enterrant vivantes deux femmes.
Donatella Colasanti : Symbole malgré elle d’une lutte tardive
Survivante miraculeuse, Donatella Colasanti est devenue le visage de la lutte contre les violences faites aux femmes. Pourtant, sa relation avec ce statut fut complexe et marquée par la discrétion :
- Le refus de l’instrumentalisation politique : Durant le procès initial à Latina en 1976, Donatella est restée distante face aux mouvements féministes. Son drame était purement individuel, et elle refusait toute récupération idéologique, réclamant uniquement justice pour elle-même et pour la mémoire de son amie Rosaria Lopez.
- Une révolte tardive contre le système : Ce n’est qu’au crépuscule de son existence, face à la récidive révoltante d’Izzo, qu’elle a laissé exploser publiquement sa rage contre les failles de la justice. Elle a alors brisé son long silence médiatique pour interpeller directement les ministres et le président de la République afin qu’on ne libère plus jamais son tortionnaire.
La vidéo de la Rai rappelle également le rôle crucial de son avocate, Tina Lagostena Bassi, qui a courageusement dénoncé la « victimisation secondaire » des femmes au sein des tribunaux italiens.
Du Circeo à aujourd’hui : « Le patriarcat tue »
Le livre se clôt sur un parallèle glaçant avec l’actualité récente : le meurtre prémédité de Giulia Cecchettin par Filippo Turetta fin 2023. Turetta, sous ses airs de « garçon bien sous tous rapports », partageait cette même obsession de domination, refusant que Giulia réussisse ses études et s’émancipe avant lui.
Comme le souligne l’épilogue, la violence de genre n’est pas une affaire de pulsions isolées, mais un problème culturel systémique. Cinquante ans après le Circeo, le constat reste cruellement le même : le patriarcat tue. Les réformes juridiques comme celle de 1996 en Italie faisant du viol un crime contre la personne et non plus contre la morale sont nécessaires, mais insuffisantes sans une profonde révolution éducative.
Aujourd’hui, la dernière demeure de Donatella Colasanti abrite un centre anti-violences qui porte son nom, un phare au milieu de la nuit pour que les paroles ne cessent jamais de tomber. Elle est décédée d’un cancer du sein en 2005, mais son héritage de résistance survit.

Serena Gentilhomme
La Manufacture de Livres
