L’art de la résonance : « Mukudori », deuxième roman de la série d’Aki Shimazaki, est apaisant

Après avoir exploré les secrets de Shôta dans Ajisaï, il me tardait de plonger dans le deuxième volet du nouveau cycle romanesque d’Aki Shimazaki. Avec Mukudori (l’étourneau), publié chez Actes Sud, l’autrice nous offre un magnifique miroir littéraire en déplaçant le projecteur sur les parents de Shôta : Matsuko et Atsushi. Si le premier tome brillait par sa fraîcheur feutrée, ce second opus déploie une charge émotionnelle d’une rare puissance, explorant avec délicatesse le crépuscule d’une vie.

Image par platte15 de Pixabay

L’intrigue : L’autre côté du miroir

L’histoire s’ouvre sur les conséquences directes de la faillite évoquée dans le premier tome. Ruinés, Matsuko et son époux Atsushi ont dû abandonner leur grande maison citadine pour se réfugier dans un chalet isolé au bord du lac Biwa. À soixante ans passés, Matsuko doit retourner sur le marché du travail pour faire vivre son foyer et arracher son mari à la torpeur de la dépression.

C’est au Hello-Work (le Pôle emploi au Japon) qu’un premier glissement s’opère : elle y rencontre Matsuo, un homme de sa génération, divorcé et passionné par les oiseaux. Une complicité immédiate et presque surnaturelle naît entre eux. Mais le véritable bouleversement survient lorsqu’Atsushi apprend qu’il souffre d’un cancer du pancréas en phase terminale. Décidé à affronter sa fin avec dignité, il cache sa maladie à ses enfants et choisit de consacrer ses derniers mois à l’ornithologie, se liant d’une amitié profonde et inattendue avec Matsuo.

Pourtant, sous le ciel paisible du lac Biwa, les secrets les plus amers finissent par refaire surface. Avant de s’éteindre, Atsushi livre à Matsuko une confession qui fait vaciller quarante ans de certitudes conjugales…

La danse aérienne des âmes

​Fidèle à sa manière de tricoter les destins à travers des détails subtils, Aki Shimazaki enrichit sa fresque de motifs obsédants :

  • La murmuration des étourneaux (Mukudori) : Contrairement à la mélancolie changeante de l’hortensia, l’étourneau symbolise ici la conscience collective, l’espoir et la paix retrouvée. Le vol synchronisé de ces oiseaux devient l’allégorie d’une étrange symbiose qui unit Matsuko, son mari et leur nouvel ami face à l’inéluctable.
  • La mort en zazen : Hanté par le mythe japonais d’Obasute-yama (l’abandon des vieillards dans la montagne), Atsushi choisit de mettre en scène sa propre fin, loin des hôpitaux, au pied d’un arbre sacré sur l’île d’Okishima. Un acte d’une dignité bouleversante.
  • Les failles du passé : La trahison d’Atsushi, survenue des décennies plus tôt, prouve que le jardin secret des parents est tout aussi complexe et torturé que celui de leurs enfants, créant un écho saisissant avec le récit de Shôta.
  • Le lien par-delà la vie : La troublante ressemblance des prénoms (Matsuko et Matsuo) et l’existence d’une lettre posthume mystérieuse ouvrent le récit à une dimension spirituelle fascinante, celle d’âmes sœurs destinées à se retrouver à travers les âges.

​​Une pentalogie qui gagne en profondeur

​La magie de la plume d’Aki Shimazaki opère une nouvelle fois. En changeant de perspective, elle éclaire les zones d’ombre d’Ajisaï et donne une tout autre résonance aux sacrifices de cette famille. Mukudori est un tour de force d’épuration qui réussit à parler de deuil, de trahison et de fin de vie avec une paix lumineuse.

​Une lecture poignante qui donne immédiatement envie de guetter la suite de ce cycle fascinant.

Aki Shimazaki

Mukudori

Actes Sud

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