Alexandra-Therese Keining – Le Cannibale de Malmö : l’anatomie du monstre et le miroir du Mal

Avec Le Cannibale de Malmö, Alexandra-Therese Keining signe un thriller psychologique scandinave d’une noirceur clinique, librement inspiré de faits réels. L’autrice tisse un face-à-face oppressant entre Carl Bengtson (interné depuis 1979 pour avoir assassiné, dépecé et partiellement dévoré sa compagne) et Bruno, un jeune délinquant de dix-neuf ans condamné à des travaux d’intérêt général comme auxiliaire de vie auprès du vieil homme désormais en liberté surveillée.

Image par Peter H de Pixabay

Le reflet de deux violences

Loin du simple récit d’horreur sanguinaire, le roman sonde la psyché d’un prédateur vieillissant face aux failles de la société moderne. Keining orchestre un saisissant jeu de miroirs : d’un côté, la violence pulsionnelle, méthodique et viscérale de Carl ; de l’autre, la violence urbaine, désenchantée et subie de Bruno, marqué par les traumatismes de la guerre et l’emprise des gangs de Malmö. Entre le vieillard aux allures de vampire placide et l’adolescent aux abois se noue une étrange dialectique où la manipulation prend le masque de la transmission et de la survie.

L’empreinte du kuru : quand le tabou ronge le cerveau

Au cœur de l’intrigue médicale et policière portée par l’inspectrice Miriam Alba réside une clé neurologique fascinante : les maladies à prions. Le récit fait directement référence au kuru, une encéphalopathie spongiforme transmissible découverte dans les années 1950 au sein du peuple Fore, dans les hautes terres de Papouasie-Nouvelle-Guinée.

  • Transmission rituelle : Le kuru se propageait lors de rites funéraires d’endocannibalisme, où les proches, en particulier les femmes et les enfants, consommaient les tissus des défunts, notamment le cerveau.
  • Tableau clinique : La maladie, dont le nom signifie « trembler de peur » en langue fore, provoquait une ataxie sévère, des tremblements incontrôlables, une démence progressive et des accès de rire spasmodique et hystérique (la fameuse « mort qui rit »).
  • Altération spongiforme : L’accumulation anormale de protéines prions perfore la matière cérébrale jusqu’à lui donner l’aspect d’une éponge, une dégénérescence que le roman met en parallèle avec les lésions cérébrales, les insomnies et les ricanements glaçants de Carl.
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L’illusion de la rédemption

La trajectoire de Carl Bengtson pose une question morale sans concession : la rédemption est-elle possible pour les auteurs des crimes les plus abominables ?

Keining démonte méthodiquement l’idéalisme thérapeutique incarné par la psychiatre en chef, aveuglée par son ambition académique. Chez le grand criminel psychopathe, le remords n’est souvent qu’un vernis social réappris, une stratégie d’adaptation pour contourner les barreaux. Si le corps vieillit et s’affaiblit, la nature prédatrice, elle, reste intacte. Le roman rappelle avec une lucidité glaciale que certains abîmes ne se comblent pas : le monstre ne guérit pas, il attend simplement son heure.

Alexandra-Therese Keining

Le Cannibale de Malmö

Robert Laffont

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