« Clément » de Romain Lemire : quand la langue évolue pour réussir à dire l’indicible

Couronné par le Goncourt du Premier Roman, Clément de Romain Lemire (Éditions Le Cherche Midi) st un récit qui frappe par sa justesse brute, un livre intime et choral qui affronte de plein fouet le tabou de l’inceste. Écrit à la première personne, le livre se déploie comme une chronique mémorielle brute, traquant l’existence de son narrateur éponyme depuis son tout premier jour de vie jusqu’à l’aube de ses cinquante ans. C’est l’histoire d’une déflagration silencieuse et, au bout de la nuit, d’une résilience lumineuse.

Image par JuiMagicman de Pixabay

Une langue au diapason de l’âge : du tinc au flatch

Le tour de force esthétique de Romain Lemire réside avant tout dans sa structure stylistique évolutive. L’écriture se transforme, grandit et mue en même temps que le narrateur.

Les premières pages épousent la candeur de la petite enfance. Les phrases sont courtes, naïves, rythmées par les rituels d’une famille bourgeoise parisienne qui s’agite sous le regard d’un petit garçon. À cet âge, Clément et son frère Victor inventent leur propre grille de lecture du monde : il y a les choses tinc (ce qui est propre, droit, beau, fonctionnel) et les choses flatch (ce qui est vieux, dépareillé, de travers, bancal).

Puis, le seuil des sept ans est franchi. À Belle-Île, durant l’été, l’obscénité s’invite dans le lit de l’enfant. À partir de ce viol originel, la prose se charge d’un voile de plomb. Clément devient le spectateur anesthésié de sa propre vie, « un touriste qui ne comprend rien, même à la maison ». Le ton se fait laconique, captif du trauma, avant de s’étoffer à l’adolescence, ce « roncier dans la tempête » à quatorze ans, et de culminer à quarante-deux ans dans des méditations d’une maturité bouleversante sur l’identité, les corps, le deuil et le sens des mots.

Le paradoxe du bourreau adoré : un homme coupé en deux

Lemire évite magistralement l’écueil du manichéisme en brossant le portrait d’un père d’une complexité terrible. André Drelin n’a pas les traits d’un monstre de foire ; c’est un professeur de français charismatique, un dandy sensible et un dessinateur doué, adulé par son entourage. C’est cet homme capable de rouler quatre heures en pleine canicule ou sous la neige pour offrir des roses de Noël à sa femme, ou de dresser une table d’huîtres improvisée au milieu des bois pour surprendre ses amis.

Clément grandit écartelé entre cette admiration et l’horreur des après-midis de sieste où, sous couvert « d’expliquer comment on fait les enfants », le père abuse de lui. Le suicide de ce père à quarante-sept ans laisse le crime sans procès, condamnant le fils à traîner l’amertume et le parfum Vétiver du paternel comme une prison invisible :

« Je suis un oiseau enfermé dans la cage thoracique du paternel squelette. »

La digue de perles et de roses : le poids de l’omerta

Le roman démonte avec une précision chirurgicale les rouages du secret familial. Dans ce milieu intellectuel où la conversation est élevée au rang d’art, le silence est pourtant la règle d’or pour préserver les apparences. La mère, Hélène Rameau, est une femme monolithique qui fait face à la tempête en s’exilant dans son propre mutisme. Pour ne pas devenir folle, elle refuse de voir. Lorsque le secret se fissure, elle préfère jeter des perles et des roses sur le bourbier plutôt que de le regarder en face.

Il faudra la déferlante de la parole collective — l’écho systémique de #MeTooInceste — pour que le couvercle de cette bourgeoisie hypocrite saute enfin, permettant la « cohésion des violés » entre frères et sœurs, et libérant la parole des enfants cabossés.

Nous présupposons que l’inceste relève de la sexualité, sujet que l’usage nous défend d’aborder en famille. Or, faire l’amour et violer un enfant sont deux choses différentes, à moins que l’on considère la déforestation comme du jardinage.

La leçon du poirier couché

Malgré la noirceur de son sujet, Clément est un livre de guérison. Deux motifs traversent le texte comme des talismans. Il y a d’abord ce morceau de bois pétrifié qui « a connu les dinosaures », offert à Clément par une institutrice bienveillante à huit ans, symbole d’une solidité capable de traverser les millénaires.

Mais le cœur du livre bat dans la métaphore du poirier couché dans le jardin de campagne de La Brosse. Déraciné par une tempête, cet arbre terrassé a pourtant trouvé la force de dévier son tronc vers le haut pour reconquérir le ciel. À l’image de cet arbre, Clément parvient à quarante-neuf ans à faire l’inventaire de sa mémoire, à guérir de ses maux physiques et à trouver une alliance apaisée avec sa compagne Charlie.

En acceptant que « savoir écrire, c’est être d’accord avec soi pour le faire sincèrement », il offre enfin un avenir à son passé. Un premier roman indispensable, salutaire, qui prouve que si le silence détruit, les mots choisis finissent toujours par nous sauver.

« Je suis Clément et j’ai perdu quarante ans de paix mais à la fin j’ai gagné mon sourire. »

Romain Lemire

Clément

Éditions Le Cherche Midi

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