Après avoir refermé mon dernier livre (« Clément » de Romain Lepire avec comme thème principal l’inceste) j’avais un besoin viscéral de retrouver un peu de légèreté, de clarté et de douceur. C’est exactement ce que m’a offert Ajisaï d’Aki Shimazaki, publié chez Actes Sud, qui ouvre magistralement un nouveau cycle romanesque. L’autrice possède un secret bien à elle : celui de tisser des romans courts, épurés, mais d’une délicatesse et d’une profondeur psychologique rares. Si vous cherchez une parenthèse apaisante, suspendue entre secrets de famille, destins croisés et embruns maritimes, ce premier volet est la lecture idéale pour s’évader.

L’intrigue : Un miroir entre passé et présent
Le roman nous plonge dans le quotidien de Shôta, un étudiant en quatrième année de littérature à Tokyo, passionné par l’écriture. Élevé dans un milieu privilégié, son destin bascule soudainement lorsque le grand magasin de son père déclare faillite. Privé du soutien financier de ses parents, Shôta doit rapidement trouver une solution pour se loger et subvenir à ses besoins.
C’est par l’intermédiaire de son ami Ben qu’une opportunité inattendue se présente : devenir house-sitter (gardien) à titre gracieux dans une splendide résidence secondaire à Kamakura. Le pavillon fait face à la mer, entouré d’hortensias en fleurs. La propriétaire des lieux n’est autre que Sumiko Oda, une femme d’une trentaine d’années, pianiste élégante et mystérieuse.
Très vite, une attirance magnétique s’installe entre le jeune étudiant et la maîtresse de maison, débouchant sur une liaison passionnée et clandestine. Mais au fil de leurs rendez-vous secrets, Sumiko dévoile les failles de son couple en instance de divorce, ainsi qu’un secret beaucoup plus lourd : son amour obsessionnel pour Kitano, un chercheur en lettres disparu en mer des années plus tôt, et dont Shôta possède les traits exacts.
Les thèmes : Quand la fiction panse le réel
Fidèle à sa réécriture des sentiments, Aki Shimazaki déploie dans Ajisaï plusieurs grilles de lecture fascinantes :
- La mélancolie de l’hortensia (Ajisaï) : Cette fleur, qui change de couleur selon la composition du sol, devient le symbole vivant de l’impermanence des sentiments et de la fugacité de la passion.
- Le double et le fantôme : Le fantôme de Kitano plane constamment sur le récit. Shôta est-il aimé pour ce qu’il est, ou sert-il simplement de substitut pour raviver le souvenir d’un amour platonique mais absolu ?
- Le livre dans le livre : Le roman explore avec brio la porosité entre réalité et création littéraire. Shôta, devenu enseignant et écrivain, choisit de transposer son propre journal intime pour publier son premier roman à succès, Madame Ajisaï. La fiction devient alors le seul moyen de fixer une vérité évanouie.
- Le désenchantement universitaire : À travers le parcours de Kitano ou du personnage de H., le livre jette un regard lucide et parfois cruel sur la précarité et la détresse psychologique qui guettent les étudiants obstinés du monde académique en lettres.
Un nouveau cycle à explorer : Déjà une suite avec « Mukudori »
La force d’Aki Shimazaki réside également dans sa manière de construire ses œuvres. Ajisaï n’est pas un roman isolé, mais le point de départ d’une nouvelle pentalogie. Comme elle l’a fait par le passé (avec Le Poids des secrets ou L’Ombre du chardon), chaque tome vient éclairer l’histoire sous un angle différent, souvent en changeant de narrateur pour bousculer nos certitudes.
La bonne nouvelle pour les lecteurs impatients ? Le deuxième volume de ce cycle, intitulé Mukudori (l’étourneau en japonais), est déjà disponible ! Il promet de prolonger cette exploration intime et de lever le voile sur d’autres perspectives de cette fascinante fresque humaine.

Ako Shimazaki
Actes Sud