Avant le raz-de-marée À la française, le plus surréaliste des rockeurs belges s’offrait une récréation brute et jubilatoire, méconnue aujourd’hui. Retour sur Charles et les Lulus, le projet parallèle où Arno troquait le costume de scène pour un blues viscéral, enregistré en dix jours avec la crème des musiciens flamands.

Arno, le funambule du rock noir-jaune-rouge
Disparu en 2022, Arno Hintjens demeure une silhouette incontournable du paysage musical belge. De ses débuts au sein de Freckface au rock angular et novateur de TC Matic dès la fin des seventies, l’Ostendais a façonné une signature vocale unique, faite de râles magnétiques et d’un français délicieusement cabossé.
Si le grand public hexagonal succombe massivement en 1995 avec son chef-d’œuvre solo À la française, Arno avait déjà prouvé dix fois qu’il ne tenait jamais en place. En 1991, désireux d’échapper un instant à la routine et de couper le cordon avec son complice de toujours Jean-Marie Aerts, il dégaine son deuxième prénom pour monter une formation éphémère taillée pour l’amour du jeu : Charles et les Lulus.
Le coup d’éclat d’un gang de virtuoses
Ce qui commence comme une virée entre copains accouche d’un disque enregistré pour trois fois rien : 50 000 francs belges en moins de dix jours de taf. Arno s’arme de son harmonica et rassemble un carré d’as : la légende du blues Roland Van Campenhout à la guitare, l’orfèvre Ad Cominotto à la basse et à l’accordéon, et le batteur de jazz Piet Jorens pour battre le tempo.
Le résultat est un blues du Delta rugueux, terreux et gorgé d’ironie. L’album brasse compositions originales et standards détournés avec un irrespect salutaire : Captain Beefheart, Willie Dixon, Bobby Womack ou Sonny Boy Williamson passent à la moulinette d’un son lourd et poussiéreux.
Le single à redécouvrir : « Little Red Rooster »
Parmi les sommets de cette galette réjouissante (si vous la possédez en vinyle, elle vaut une petite fortune), la relecture du classique de Willie Dixon (déjà immortalisé par Howlin’ Wolf et les Rolling Stones) s’impose comme une évidence. Loin de la copie servile, Charles et ses acolytes étirent le morceau dans une ambiance cinématographique aride, évoquant les glissements de slide d’un Ry Cooder pour Paris, Texas.
La voix éraillée d’Arno traîne sur le bitume avec une mélancolie crasse, magnifiée par les accords dépouillés de Roland. Une relecture poisseuse, hantée et indispensable pour quiconque veut comprendre les racines profondes du « plus beau des Belges ».

Charles et les Lulus, disponible sur toutes les plateformes de streaming.
