Voix caméléon, liberté insolente et bêtes de scène : avec Fred Chichin, Catherine Ringer a dynamité la chanson francophone des années 80 et 90 au sein des Rita Mitsouko. De l’hymne dansant né d’un deuil aux déflagrations post-punk les plus viscérales, retour sur 5 morceaux emblématiques qui capturent la folie, la crudité et le génie d’une artiste hors norme qui nous a quittés ce 15 septembre 2026.

1. Les Rita Mitsouko – Les Histoires d’A. (The No Comprendo, 1986)
Pépite d’ouverture du mythique album The No Comprendo, produit par Tony Visconti, « Les Histoires d’A. » condense tout le génie théâtral et l’insolence des Rita Mitsouko. Sur une rythmique percutante qui marie guitares nerveuses et programmations audacieuses, Catherine Ringer livre une performance vocale d’une élasticité folle, passant en un souffle du murmure espiègle au cri déchirant.
Le morceau brosse une suite de micro-tragédies sentimentales où l’ironie le dispute à la lucidité : des illusions brisées aux amours qui s’épuisent dans le silence ou la dispute, chaque destin y passe avec une franchise désarmante.
« Les histoires d’A
Les histoires d’amour
Les histoires d’amour finissent mal
Les histoires d’amour finissent mal en général »
— Catherine Ringer & Fred Chichin
Derrière le cynisme apparent du refrain devenu universel, c’est toute la force de Ringer qui transperce : transformer le désenchantement amoureux en hymne pop imparable et électrique. Un condensé brut d’énergie et de liberté qui reste, des décennies plus tard, gravé dans l’ADN du rock francophone.
2. Les Rita Mitsouko – Y’a d’la haine (Système D, 1993)
Changement de décor et montée en tension avec ce titre phare de l’album Système D. Si « Les Histoires d’A. » constatait avec ironie les échecs sentimentaux, « Y’a d’la haine » s’attaque frontalement au ressentiment collectif et aux travers de notre époque.
Musicalement, le duo durcit le ton : la basse claque, le groove se fait lourd et syncopé, laissant le champ libre à Catherine Ringer pour alterner phrasé scandé façon spoken word et envolées rageuses. Le texte ne prend aucun gant : il ausculte l’amertume qui ronge les cœurs, dénonce l’illusion du tout-amour et pointe sans fard l’impact destructeur de nos modes de vie sur le vivant et la planète. Une charge lucide, viscérale et engagée, où le tandem refuse le confort pour secouer les consciences à grands coups de riffs affûtés.
3. Les Rita Mitsouko – C’est comme ça (The No Comprendo, 1986)
Véritable déflagration post-punk et dance-rock, « C’est comme ça » est sans doute le titre le plus furieusement contagieux du duo. Porté par la production tranchante de Tony Visconti, le morceau repose sur une rythmique métronomique implacable et des riffs de guitare acérés signés Fred Chichin, taillés sur mesure pour faire exploser les pistes de danse alternatives de l’époque.
Au micro, Catherine Ringer livre une prestation d’anthologie, physique et possédée. Elle transforme des onomatopées devenues légendaires en cris de ralliement, injectant une urgence quasi animale dans chaque mesure. Entre images de morsures, d’inquiétude nocturne et un besoin vital de bouger pour exorciser la peur, le texte capture une frénésie brute où la douleur et le plaisir finissent par se confondre dans un tourbillon électrique.
4. Les Rita Mitsouko – Jalousie (Rita Mitsouko, 1984)
Dès leur premier album éponyme, le duo pose les bases d’un son inclassable et d’une liberté totale. Moins exposé que le raz-de-marée « Marcia Baïla », « Jalousie » plonge tête la première dans les obsessions les plus destructrices de l’âme humaine. Sur une production brute signée Conny Plank, oscillant entre synth-pop tendue et cold wave minimaliste, le titre installe une atmosphère étouffante où la basse et les sonorités électroniques grincent comme un piège qui se referme.
Catherine Ringer y livre une performance d’une crudité absolue. Incarnant le monologue intérieur d’un esprit dévoré par le doute, la possessivité et le fantasme de contrôle, elle passe du murmure paranoïaque au cri écorché vif. En exposant la jalousie sans fard ni métaphore édulcorée, le morceau frappe par sa violence psychologique et sa théâtralité viscérale, rappelant la noirceur sans concession dont les Rita Mitsouko étaient capables dès leurs débuts.
5. Les Rita Mitsouko – Marcia Baïla (Rita Mitsouko, 1984)
C’est le raz-de-marée qui a propulsé le tandem Ringer-Chichin au sommet de la pop francophone, tout en restant l’un des trompe-l’œil les plus bouleversants de l’histoire du rock. Derrière ce rythme latino bondissant, ses synthétiseurs enfiévrés et son clip iconique griffé Philippe Gautier, « Marcia Baïla » cache un hommage poignant à Marcia Moretto, danseuse et chorégraphe argentine proche du duo, emportée prématurément par la maladie.
Là où d’autres auraient sombré dans l’élégie larmoyante, Catherine Ringer sublime le deuil par le mouvement et la célébration pure de l’énergie scénique. Nommant sans détour le cancer et la mort qui fauchent en plein vol, elle offre à son amie un monument de vitalité défiant l’oubli. Un contraste magistral entre tragédie intime et euphorie collective qui résume à lui seul l’insolence magnifique des Rita Mitsouko.
